Charlot

En 2013, j’ai entamé des recherches sur l’arrestation de mon arrière grand-père par la Gestapo. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré Charles Spina, dit Charlot, un ancien FTP, voisin de ma mère.

Je suis allée le trouver pour lui poser des questions sur cette époque, sur ce qu’il savait qui aurait pu m’aider et ce fringant jeune homme de pas loin d’un siècle m’a tout de suite conquise. Je suis retournée le voir souvent et, plus d’une fois, j’ai été contente de rentrer ensuite chez moi à pied. J’ai appris énormément, j’ai beaucoup ri. J’aimais sa façon de raconter ce qu’il avait vécu sans chercher à avoir le beau rôle. J’aimais sa vieille colère qui ressortait de temps en temps. Il me racontait la peur, les remords, les hésitations, ce que ça fait de tuer un homme quand on n’est qu’un gamin. Surtout la première fois. Il me parlait de l’après, de la difficulté du retour à la vie civile quand on avait connu la mort et la trouille, et qu’on voulait encore se venger. Il m’a raconté le braquage de la gendarmerie, la fuite avec les armes, à vélo s’il vous plaît, en préparation de l’attaque de la prison de Riom, le 13 août 1944, où FFI et FTPF s’unirent pour libérer 114 prisonniers et prisonnières. En douze minutes et sans une goutte de sang. Mieux que dans les films. Je buvais ses paroles, mais il faut dire que des histoires pareilles, quand elles sont restituées par un témoin de choix avec un tel talent de conteur, on ne peut pas y résister. De mon côté, je lui faisais des comptes-rendus de mes trouvailles aux archives, je lui disais quand je dégottais des infos sur une histoire qu’il avait toujours trouvée louche. Alors, un jour, il m’a demandé de chercher son dossier à lui « comme ça, tu me diras si j’ai été un bon soldat ». Je l’ai fait, et je l’ai trouvé sans peine. Je n’ai pas pu l’imprimer tout de suite, alors il faisait défiler les photos sur mon ordinateur portable en disant « ben c’est un sacré cerveau, que t’as là ». Il agrandissait, cherchait les sigles, vérifiait les dates. Inspecteur Charlot.

Et puis j’ai écrit l’histoire de mon arrière-grand-père, et celle de mes recherches. J’ai demandé à Charlot si je pouvais parler de lui dans mon livre. Il était d’accord. Quand je lui ai apporté le manuscrit, je lui ai demandé ce que ça lui faisait d’être devenu un personnage de roman. « Oh ben pourquoi pas ! Faut dire que je suis bien un petit peu romantique. » On a encore trinqué. Puis, je lui ai apporté un exemplaire du roman qui porte en exergue une des premières phrases qu’il m’ait dites quand je lui ai demandé s’il voulait bien me parler de la guerre : « Tu vois, ça rend pas bien malin d’avoir un pistolet dans la poche, et je sais de quoi je parle, j’en ai eu un pendant assez longtemps ». On a re-trinqué.

Quand je vais voir ma mère, je passe lui faire un petit coucou. Je ne l’ai pas fait la dernière fois. J’ai eu tort, je ne le ferai plus. Je n’irai plus voir Charlot. Ce grand monsieur vient de s’éteindre. Mes pensées vont à ses proches. Au revoir, Charlot, j’ai eu beaucoup de chance de vous connaître et vous allez me manquer.

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A propos Marie Causse

J'écris des histoires.
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