Presque serein : la bibliothèque jeunesse de Lampedusa

Novembre 2015 : la bibliothèque qui vient

La biblioteca che verrà, la bibliothèque qui vient, c’est ainsi qu’on appelle le minuscule bâtiment composé de deux petites salles qui abrite ce qui fait office de bibliothèque jeunesse à Lampedusa. La seule bibliothèque de l’île, d’ailleurs.

biblioteca

La biblioteca che verrà

En novembre 2015, j’y suis allée pour participer comme bénévole à une semaine d’activités organisée par IBBY, une association internationale de promotion de la littérature jeunesse. C’était la première fois que je mettais les pieds sur cette île dont j’avais, comme tout le monde, beaucoup entendu parler. La bibliothèque devait être un lieu pour les enfants, qu’ils soient de Lampedusa ou de passage. Ce devait être un lieu de rencontre et d’échange, une île sur une île, une parenthèse en pleine mer. Je pensais rencontrer de jeunes migrants, échanger avec eux autours de silent books, des livres d’images sans mots, avec une langue que nous inventerions au fur et à mesure. Je voulais apporter des livres et des histoires à ceux qu’à Lampedusa on appelle « les petits naufragés ». Mais la réalité a été bien différente : pas de jeunes migrants à la bibliothèque : on ne les laissait pas sortir du centre d’accueil. Pas de jeunes migrants mais des enfants et des adolescents lampédousains, qui avaient eux aussi envie de livres ; avant la création de cette bibliothèque dans des locaux mis à disposition par la mairie, il n’y avait que le marchand de journaux pour étancher sa soif de lecture sur ce morceau de terre d’une vingtaine de kilomètres carrés au milieu de la Méditerranée. On peut rêver mieux. Si le projet est né pour les enfants migrants, il est très vite apparu que les enfants de Lampedusa avaient eux aussi besoin d’une bibliothèque, que comme tous les enfants, ils y avaient droit. Le projet est né en 2012, à l’initiative d’une libraire romaine membre d’IBBY, Deborah Soria. La bibliothèque a été créée en 2013, mais ce n’est que depuis 2015 qu’elle est ouverte toute l’année scolaire, deux après-midis par semaine et pas seulement les quelques jours que durent les activités de l’IBBY camp. Ce sont les enfants et les adolescents eux-mêmes qui y travaillent comme bénévoles, toujours sous la houlette d’un adulte, certes, mais ce sont eux qui remplissent les fiches, appellent en cas de retard, rédigent des conseils de lecture, classent les livres et aident les plus jeunes à trouver ce qu’ils cherchent. Ce sont eux aussi qui ont écrit sur les murs ce qu’ils attendent de cette bibliothèque et pourquoi ils y sont bien.

img_1100

Les conseils de lecture

Après le premier après-midi à la bibliothèque où j’ai rencontré les autres bénévoles et quelques enfants, nous avons diné d’une pizza entre membres de l’association et je suis rentrée à mon B&B vers minuit. Il était un peu excentré, et je n’étais pas particulièrement rassurée à l’idée de parcourir seule, à pied, à une heure indue, un chemin de campagne mal éclairé. Le vent soufflait (il souffle presque toujours à Lampedusa) faisant trembler les lignes à basse tension qui grésillaient au-dessus de ma tête. Les rares voitures ralentissaient en arrivant à ma hauteur, je n’avais rien de lumineux ni de fluorescent pour signaler ma présence, je n’en menais pas large. Je ne savais pas si j’allais trouver ici ce que j’étais venue chercher, je ne savais même plus ce que j’étais venue chercher au juste. J’ai croisé une petite meute de chiens errants que j’ai crus amicaux au départ, mais qui se sont mis à hurler. Ceux que j’avais vus en ville étaient si braves que j’ai cru que tous les chiens de l’île seraient aussi accueillants. Heureusement, dès le deuxième soir, le chef de meute des chiens du centre-ville a décidé de me raccompagner à la maison le soir, j’ignore pourquoi, et je n’ai plus craint de rentrer seule la nuit.

img_1018

Un chien errant (que nous appellerons Jean-Henri) devant le musée de l’immigration du collectif Askavusa

Ce premier séjour sur l’île a été très différent de ce que j’attendais. On parlait des migrants, on savait qu’ils étaient là, tout près, mais on ne les voyait pas. Assez vite, j’ai pensé que ce n’était peut-être pas une mauvaise chose de rencontrer d’abord les habitants de Lampedusa. J’ai découvert une île à la fois fidèle au portrait que l’on en fait dans les médias et différente. Fidèle parce que oui, on y rencontre des hommes et des femmes qui ont le cœur sur la main et se démènent, par générosité ou par goût de la justice, pour offrir aux migrants un accueil le plus digne possible, mais différente, parce que l’accueil légendaire a ses limites, parce que parfois c’est aussi une histoire que l’on a plaisir à se raconter mais qui n’est pas tellement vraie. La présence des migrants est source de tensions, notamment parce qu’on craint que cela ne fasse baisser le tourisme, dont ici, tout le monde vit ou presque. L’île de pêcheurs qui accueille tout ce qui vient de la mer, c’est une fable, une jolie fable, mais une fable : ça fait des années qu’à Lampedusa, on ne vit plus de la pêche. Et pas besoin de trop laisser traîner ses oreilles pour entendre que les migrants ont tout gratuitement quand les locaux n’auraient rien. La question de l’accès au soin en particulier est brûlante : beaucoup ont du mal à comprendre qu’un migrant soit héliporté en Sicile pour y recevoir des soins urgents, quand un Lampédousain devra payer de sa poche pour prendre l’avion et faire sa chimiothérapie à Palerme. Autre chose dont on parle peu : le règne de l’illégalité. Pas une plainte n’est déposée au commissariat m’a-t-on assuré plus d’une fois avec un air entendu. Parmi les difficultés rencontrées par la mairesse, Giusy Nicolini la lutte contre les activités illégales n’est pas la moindre. Tourisme, immobilier, gestion des encombrants : ici, presque tout est abusivo m’a-t-elle dit, et il n’est pas évident de faire changer les mentalités.

À l’école et à la bibliothèque, j’ai rencontré des enfants et des jeunes qui ont grandi sur l’île même si aucun n’y est né : en effet, pas d’hôpital à Lampedusa, malgré ce que réclament des groupements de citoyens ; pour se faire soigner ou tout simplement pour accoucher, il faut aller à Palerme en avion, et ça coûte cher. Ces enfants, d’ailleurs, étaient contents que des écrivains, des éditeurs, des conteurs, des libraires, soient venu jusque là pour eux, et pas pour les migrants, pour une fois. J’ai eu un peu honte en pensant que moi, j’étais venue pour les migrants, au départ, et que j’avais presque été déçue quand j’avais compris que je ne les verrais pas. Et puis, les enfants étaient contents que nous soyons venus en novembre et pas pendant la saison touristique : comme ça, l’hiver semblait moins long. Moi, j’en ai marre de Lampedusa m’a dit Umberto, treize ans, alors qu’à deux heures du matin nous quittions l’unique café-discothèque du centre-ville où les samedi soirs se suivent et se ressemblent, entre militaires en goguette et adolescentes peut-être un peu trop maquillées. Que lui reproche-t-il, Umberto, à cette île où il a grandi ? En hiver, il ne se passe rien, et en été, c’est toujours la même chose. Toujours la même chose, ce sont les masses de touristes, les parents qui cumulent plusieurs emplois et souvent, les enfants qui aident – à partir du mois de mai, l’absentéisme est monnaie courante, au lycée. Et l’hiver, en effet, mieux vaut être de nature contemplative. Don Mimmo, le prêtre, résume cela assez bien : À Lampedusa, les enfants sont heureux, mais les adolescents, c’est une autre histoire. C’est un village ici, les enfants sont heureux parce qu’ils sont libres d’aller et de venir à leur guise, il ne va rien leur arriver. Et c’est bien ce qui pose problème aux adolescents : il ne va rien leur arriver.

Des journalistes, on en voit souvent, à Lampedusa, et on en a un peu marre, d’ailleurs, de ces gens qui viennent vous piquer votre histoire et repartent comme ils sont venus. J’ai eu la chance d’arriver sur l’île avec un autre projet, d’être une « fille de la bibliothèque » et ça m’allait très bien. Cette position particulière m’a permis de rencontrer, outre les enfants, des activistes, des militants écologistes ou anti-mafia, des enseignants, des patrons de bar, des militaires, des médiateurs culturels du centre d’accueil, le prêtre, la maire ou les travailleurs sociaux d’un observatoire sur les migrations.

Passée la première déception de ne pouvoir ni entrer dans le centre d’accueil, ni permettre aux jeunes qui y étaient enfermés d’en sortir pour venir à la bibliothèque j’ai eu assez vite la sensation que si je voulais faire quelque chose, travailler auprès des enfants et des jeunes de Lampedusa était un bon début. J’ai rencontré Germano Garatto qui depuis plusieurs années intervient dans les écoles : il y fait venir des personnes passées par Lampedusa, qui viennent parler de leur pays d’origine, et donner aux enfants de l’île une ouverture que le manque de contact avec les populations migrantes ne permettait pas.

Quand au bout de dix jours j’ai quitté l’île, ma décision était prise : je devais retourner à Lampedusa, il y avait des choses à faire. J’y retournerais en hiver, seule. Je voulais voir aussi la vie de l’île et le rapport des enfants à la bibliothèque quand l’association n’était pas là. Et puis Lampedusa m’avait touchée, à cause de ses habitants, de sa beauté, du vent qui y souffle presque toujours et de ses chiens errants qui sont à tout le monde et à personne. Enfin, j’étais tombée amoureuse de cette bibliothèque mal fichue mais ouverte, de cette bibliothèque qui vient : j’y ai vu dès le début la promesse que ce qui se passait entre ces murs bleus décrépits recouverts d’inscriptions laissées par les enfants était, d’une certaine façon, révolutionnaire.

img_20151119_170352

Le programme des activités de la semaine, dans la bibliothèque

Lampedusa en hiver (mars 2016)

En mars donc, je suis retournée à Lampedusa, en « électron libre ». Je croyais savoir un peu mieux que la première fois ce que j’allais trouver, mais j’ai eu une nouvelle surprise, et de taille : pour la première fois et dès mon arrivée, j’ai croisé dans les rues des Noirs qui ne semblaient pas être des médiateurs culturels du centre. Je résidais chez Paola La Rosa, rencontrée en novembre. Paola est une militante anti-mafia et écologiste, qui lutte pour les droits des migrants sur l’île de diverses façons, en allant, par exemple, les accueillir à leur arrivée au débarcadère, avec un groupe d’habitants qui se sont constitués en « forum Lampedusa solidaire ». On sait toujours à quelle heure les migrants vont arriver parce qu’ils sont arraisonnés en mer puis ramenés par les garde-côtes à bord de leurs vedettes. Alors quand un « débarquement » est annoncé, le groupe se prépare : on achète des biscuits, on prépare les thermos et on va au débarcadère accueillir les arrivants, avec le sourire, un verre de thé, des couvertures de survie et quelques rapides informations sur leurs droits, chuchotées pour ne pas se créer de problème avec les autorités qui tolèrent ces bénévoles mais pourraient tout aussi bien décider de leur interdire l’accès au débarcadère. J’ai beaucoup de respect et d’admiration pour Paola. Ancienne avocate, elle a quitté Palerme pour s’installer à Lampedusa où elle a ouvert un B&B au début des années 2000. Elle est aussi membre de l’association IBBY, et m’a raconté que quelques jours avant mon arrivée, à la bibliothèque, des jeunes de l’île et des jeunes migrants avaient fait un échange linguistique. J’aurais aimé voir ça. Malheureusement, le lendemain, j’ai aussi appris que certains parents s’étaient plaint, ces échanges auraient « fait peur » aux enfants. Moi qui me réjouissais d’ouvrir enfin la bibliothèque à tous, de la voir devenir ce lieu de rencontre rêvé par sa fondatrice et les membres d’IBBY, je comprenais que cela ne se ferait pas aussi facilement que je l’espérais.

Outre la bibliothèque, il y a à Lampedusa depuis novembre 2015 un centro studi, un centre d’étude financé par IBBY. Les locaux sont neufs, pas encore vraiment meublés, mais il y a l’essentiel : des étagères et des livres. Ce lieu n’appartient pas à la mairie mais à l’association, qui peut donc le gérer à sa guise. Je m’en suis fait remettre les clefs (ce qui a pris quelques jours, le temps de savoir où elles étaient) et j’ai commencé par envisager une sorte de « ségrégation hypocrite » : ouvrir la bibliothèque le matin, pendant que les enfants de l’île sont à l’école, et le centre d’étude l’après-midi : de toute façon, les petits Lampédousains ne le fréquentent pas.

C’est ce que j’ai fait le premier jour de la semaine : j’ai ouvert la bibliothèque le matin, et assez vite j’ai vu arriver Molamin, un jeune Gambien de seize ans qui traîne une tristesse d’enfant sage. Je l’avais rencontré quelques jours plus tôt, sur la place, avec des membres de Mediterranean Hope. Il cherchait un téléphone pour joindre sa famille restée au pays. Il a seize ans et il est seul en Europe, son voyage a duré près d’un an. Il était à Lampedusa depuis plusieurs semaines, comme les autres il ignorait quand il quitterait l’île. Il était triste parce qu’il s’était fait des copains et qu’ils étaient tous partis pour la Sicile, sauf lui. Il était très impatient que les activités à la bibliothèque commencent : comme tous les autres, il s’ennuyait. L’attente n’en finissait plus, chaque jour il espérait partir, continuer son voyage, trouver du travail, surtout, voilà ce qui le préoccupait. Nous parlions en anglais. À la bibliothèque il m’a demandé des livres pour apprendre l’italien, il ne voulait pas lire en anglais pour le plaisir de lire, il voulait un livre en italien, même un livre pour bébés, mais il voulait apprendre quelque chose. Alors nous avons pris un livre sur le petit-déjeuner et il a appris un peu de vocabulaire essentiel mangiare colazione frutta… Sont arrivés ensuite d’autres jeunes du centre accompagnés de Lucrezia, une étudiante qui donne un coup de main dès qu’elle le peut, et d’Alice, travailleuse sociale de Mediterranean Hope. Nous avons improvisé un petit cours de langue informel : ils nous ont appris un peu de wolof et de mandinka, nous leur avons appris un peu d’italien. Vu l’hilarité que j’ai déclenchée chez eux, je crois que mon accent n’est vraiment pas terrible. En fin de matinée, les enfants sont sortis de l’école et certains ont pointé un timide bout de nez dans la bibliothèque : c’était ouvert un lundi ? Quelle bonne surprise, ils avaient des livres à rendre, ils pourraient peut-être revenir l’après-midi ? Je leur ai expliqué que non, que l’après-midi, ce ne serait pas ouvert. Dommage, peut-être à mercredi, alors. Au même moment, Molamin et les autres ont quitté la bibliothèque : ils devaient rentrer manger au centre, on se verrait plus tard.

L’après-midi s’est tout aussi bien déroulée; j’ai fait passer le mot : j’ouvrirais le centre d’études, près de la poste, à 15.00. Et le cours de langue reprendrait. Le premier arrivé est bien sûr Molamin. En attendant que les autres nous rejoignent, nous avons parcouru ensemble un beau livre illustré, « Cartes ». Il m’a montré le chemin qu’il a parcouru, m’a demandé de lui montrer où j’habitais et d’où je venais. Et puis surtout il m’a demandé s’il ne ferait pas mieux d’apprendre le français : peut-être qu’on trouve plus facilement du travail en France ? Je lui ai répondu que pour l’instant, il n’était pas question qu’il travaille, il a seize ans, il va être pris en charge dans un centre pour mineurs isolés, il va aller à l’école, peut-être apprendre un métier qui lui plaira. Il m’a écoutée mais il était très contrarié. Il est ici pour travailler, il a déjà trop attendu. Ses frères et sœurs comptent sur lui. Ses parents comptent sur lui et moi je lui dis qu’il faut d’abord qu’il aille à l’école. Je n’ai pas l’air de bien me rendre compte. Nous n’avons pas poursuivi cette conversation, j’ai bien vu dans ses yeux que je ne comprenais rien, mais qu’il n’avait pas envie de me convaincre. Après tout, j’étais bien gentille, on n’allait pas se disputer. Puis les autres sont arrivés, Molamin et deux autres garçons sont allés à la bibliothèque chercher des chaises, dont nous manquions, et le cours de langue a repris pour ceux qui le souhaitaient, tandis que les autres dessinaient ou feuilletaient les silent books  à disposition. Comme le matin, ce cours a été l’occasion de rire, avant tout. En fin d’après-midi ils sont partis, certains ont rapporté les chaises à la bibliothèque où nous avons convenu de nous revoir le lendemain en fin de matinée.

Ce fut une très belle journée, mais le soir, je suis rentrée chez Paola avec le désagréable sentiment de m’être salement compromise, juste pour vivre ces sympathiques moments d’échange, pour me dire que j’avais bien fait mon travail, que j’avais permis aux jeunes migrants d’accéder à la bibliothèque. Au fond, il n’y avait pas de quoi être fière : j’avais accepté cette ségrégation qu’on m’imposait. Ne pas perturber les parents, surtout, ne pas faire de vagues. Et l’île de l’accueil resterait l’île de l’accueil, les journalistes pourraient revenir et voir que c’était merveilleux, les petits migrants avaient un centre d’étude où on les laissait lire et s’amuser entre eux. Formidable, vraiment.

J’étais en colère de me sentir si lâche, en colère de me sentir impuissante, en colère de voir ces gamins de seize ans sourire à l’idée de revenir le lendemain pour un autre cours d’Italien, sans se plaindre du fait qu’on ne leur avait toujours pas fourni de chaussures. J’en pouvais plus de voir leurs chaussettes mouillées dans leurs tongs et de n’avoir que des livres et des cours de langue à leur offrir. En rentrant, j’ai regardé ce que prévoyait la météo pour les jours à venir, elle annonçait quasi sereno littéralement « presque serein » c’est-à-dire un ciel bleu, avec de rares nuages. J’ai pensé alors que ça définissait bien la situation à Lampedusa : presque serein. D’un côté, des parents qui rechignent à ce que leurs enfants se mêlent aux jeunes migrants, de l’autre, le serveur de ce bar juste à côté de la bibliothèque qui offre chaque soir des pâtisseries du matin aux jeunes du centre d’accueil.

J’ai parlé avec Paola de cette ségrégation que je m’étais abaissée à accepter, et j’ai appelé Deborah, pour lui dire comment les choses se passaient. À la fin de notre conversation ma décision était prise : dès le lendemain j’ouvrirais la bibliothèque toute la journée et je ne comptais en refuser l’accès à personne.

***

Le lendemain matin, j’ai ouvert la bibliothèque et reçu deux classes avec lesquelles j’avais prévu des activités de lecture. L’après-midi, je ne me suis pas rabattue sur le centro studi. De toute façon, je n’avais pas envie de trimballer des chaises. Et puis on verrait bien. Melania, une jeune bénévole d’une dizaine d’années m’a tenu compagnie : nous nous sommes installées au soleil, devant la bibliothèque, pour lire toutes les deux. De temps en temps, quand de jeunes migrants passaient, elle leur lançait un hello sonore accompagné d’un petit signe de la main. On lui répondait toujours avec le sourire, parfois avec étonnement. Ils parlent anglais, tu sais, me dit-elle. Et moi aussi, je parle un peu anglais. Puis Matar, un jeune garçon sénégalais dont j’avais fait la connaissance la veille est passé pour lire un peu. Melania a tenté de se faire comprendre de lui, qui ne parlait que wolof ou français, et puisqu’elle n’y est pas parvenue, elle ne s’est pas laissée abattre et lui a chanté en français une comptine que je lui avais apprise. La glace a été immédiatement brisée, et Melania a fait visiter sa bibliothèque au nouveau venu, elle lui montré les livres en langues étrangères, parmi lesquels il trouverait peut-être son bonheur.

À partir de ce jour-là, j’ai ouvert la bibliothèque le matin et l’après-midi. J’ouvrais pour tout le monde et tout s’est merveilleusement bien passé. Les enfants et adolescents de Lampedusa ont montré une grande curiosité à rencontrer ces jeunes, qu’ils voyaient passer sans les connaître. Ils ont été des hôtes très aimables et fiers de partager leur bibliothèque. J’ai laissé négligemment traîner sur une table le livre « Sotto il Baobab » un recueil de fables africaines écrites en wolof et traduites en italien. Des jeunes Lampédousaines l’ont lu en italien, puis elles m’ont demandé si je pouvais lire cette autre drôle de langue, à côté, qui était peut-être du français… Bien entendu, comme je ne connais pas le wolof, j’ai délégué la lecture à deux jeunes Sénégalais qui étaient là. Ils ont donc lu en wolof pour les Italiennes qui en retour leur ont lu le livre en italien.

img_20160315_181627

« Sotto il baobab » en italien…

Des livres interculturels en différentes langues ont été une aide précieuse pour qu’un échange puisse avoir lieu : les enfants migrants n’apprennent pas seulement quelque chose, ils ont eux aussi quelque chose à enseigner, ils sont protagonistes, enfin, eux aussi.

img_20160315_181749

… et en version originale, en wolof.

Un peu plus tard, d’autres m’ont demandé de leur relire une histoire que je leur avais lue le matin avec leur classe, Les brigands calabrais, de Philippe Dumas. Mais j’ai déclaré que j’étais en grève et j’ai à nouveau fait travailler Matar, puisqu’il lit très bien le français. Et ça a continué ainsi toute la semaine.

img_20160315_182104

Dans les montagnes de la Calabre…

J’ai également beaucoup utilisé le livre « Cartes » d’Aleksandra Mizielinska et Daniel Mizielinski, qui permettait à chacun de se faire comprendre au moins sur « d’où je viens » et « où je vais ». Un médiateur culturel du centre est venu lire des livres en arabe, et Chiara, une jeune bénévole qui prend son rôle très au sérieux lui a donc fait une carte, et s’est appliquée à retranscrire le titre minutieusement.

img_20160315_174050

Chiara a intégralement recopié le titre en arabe sur la fiche. Chapeau !

Le plus possible, j’ai laissé les jeunes interagir entre eux, s’enseigner mutuellement des choses et je dois dire que tous semblent en avoir été très heureux. Il y a aussi eu de la place pour le dessin, bien sûr, avec en particulier Yaya, jeune Ivoirien qui s’est constitué un véritable fanclub.

img_20160317_175151

Yaya et son fanclub

En revoyant aujourd’hui ces photos je repense à ces mots que partageait récemment sur Facebook Anna Sardone, formidable enseignante de Lampedusa, à qui la bibliothèque doit beaucoup : La cosa più bella di Lampedusa ? I nostri ragazzi ! (Ce qu’il y a de plus beau à Lampedusa ? Nos jeunes !)

Aux dernières nouvelles, les choses ont encore changé, les migrants n’ont plus tellement la possibilité de sortir du Centre, sans qu’on sache trop pourquoi. Je ne sais donc pas vraiment quelle situation je trouverai en novembre prochain, quand je retournerai à Lampedusa. Mais je sais que j’y hâte d’y être.

Le prochain IBBY camp se tiendra du 14 au 20 novembre 2016 et figurez-vous qu’IBBY a besoin de bénévoles. Des illustrateurs, en particulier, m’a-t-on fait savoir. Parler italien vous faciliterait certainement la tâche, mais l’an dernier, deux très sympathiques bénévoles belges ne parlant pas la langue y ont passé un excellent séjour, en se débrouillant avec l’anglais, alors…

Les italophones peuvent aller lire l’appel à bénévoles sur le site d’IBBY, pour les autres, en voici une traduction :

 » IBBY Camp Lampedusa 2016

14 – 20 novembre 2015

IBBY Italia lance la quatrième édition du IBBY Camp Lampedusa, semaine de bénévolat et d’activités qui se tiendra sur l’île du 14 au 20 novembre.

Ce camp d’activités animé par des bénévoles suivra les quatre premiers organisés précédemment pour soutenir l’ouverture d’une bibliothèque jeunesse sur l’île, projet auquel IBBY Italia travaille depuis 2012.

L’initiative est devenue également une occasion de réclamer haut et fort, depuis l’île la plus reculée de la Méditerranée, que tous les enfants aient un même droit à l’accès à la culture de leur époque et que chaque être humain qui grandit puisse avoir une histoire à lire.

Au cours des 4 premières éditions, plus de 70 bénévoles se sont relayés à Lampedusa pour apporter les livres recueillis par le réseau international IBBY et organiser des ateliers et des activités de promotion de la littérature à l’école et dans les rues.

Le projet de garantir aux enfants de Lampedusa le droit aux livres se poursuit : nous invitons les personnes intéressées, à titre personnel ou en tant qu’association, à venir sur l’île et à apporter leur contribution à ce projet.

Si tu veux participer, voilà ce que tu peux faire :

  • Proposer des ateliers, des lectures animées, des rencontres et des activités liées au livre et à la lecture. En particulier :

>> des lectures animées pour rapprocher les enfants de maternelle des livres et des histoires.
>> des lectures partagées et/ou des ateliers sur des livres à partir de certains thèmes indiqués par IBBY Italia et par les écoles

>> des formations pour adultes sur la lecture à voix haute / la lecture animé, des techniques de promotion de la littérature.

>> des lectures et des ateliers artistiques à partir des livres pour des événements extra-scolaires avec des enfants / des adolescents.

  • Collaborer à la préparation des événements qui se tiendront sur l’île durant toute la semaine en contribuant à :

>> l’organisation logistique des événements à l’école et dans la communauté.
>> la réalisation de la documentation photo et vidéo des activités
>> l’activité du bureau de presse et de communication
>> la réalisation graphique de matériaux de communication

Voilà comment participer :

  1. Quand arriver, quand partir
    Choisis ce que tu veux !
    Les activités officielles du camp auront lieu du 14 au 20 novembre inclus.
  2. Organise ton voyage

En avion : pour des raisons de continuité teritoriale, il y a des vols Alitalia toute l’année pour Lampedusa au départ de Palerme et de Catane. Le billet est à prix fixe : il n’y a pas de réductions prévues suivant la date du vol. Nous te conseillons de réserver ton vol de ta ville de départ jusqu’à Catane ou Palerme avec la compagnie de ton choix, puis de prendre ton billet pour Lampedusa via Alitalia.

En bateau : il y a une liaison maritime quotidienne, SIREMAR depuis Porto Empedocle (AG). Le bateau part à 23.00 et arrive envrion 9 heures plus tard. Le service n’est pas assuré en cas de mauvais temps.

  1. Se loger
    Nous essayons d’établir des conventions avec des hôtels ou des structures d’accueil sur l’île pour t’offrir la possibilité de séjourner à moindre coût. Pour info : ibbyitalia@gmail.com
  2. Confirme ta présence
    Après avoir réservé ton voyage, envoie un mail à IBBY Italia ibbyitalia@gmail.com à l’attention de la responsable du projet : Deborah Soria, en spécifiant :

> dans l’objet du mail ton nom et « VENGO A LAMPEDUSA »
> les dates auxquelles tu seras sur l’île (en précisant ton jour et ton heure d’arrivée, ton jour et ton heure de départ)
> les activités que tu voudrais proposer ou auxquelles tu voudrais participer

ATTENTION : l’organisation et les frais de voyage et de logement sont à la charge du participant.

Frequently Asqued Questions
> Oui, tu peux venir avec toute ta famille !
> Oui, tu peux participer pour la moitié de la semaine seulement.
> Oui, tu peux venir même si tu ne travailles pas dans la littérature jeunesse.
> Oui, si tu veux proposer des spectacles ou des ateliers, dis-nous de quoi il s’agit et comment nous pouvons les inclure dans le programme Essaie de faire des choses simples.
> Non, aucun remboursement n’est prévu, le programme est sur une base bénévole

> Oui, IBBY Italia apportera du matériel pour des ateliers (papiers, ciseaux, colle, crayons de couelur, etc.)
> Non, nous n’avons pas de fonds pour du matériel spécifique, mais nous pouvons t’aider à le faire parvenir sur l’île en te donnant des adresses auxquelles les envoyer au moins 3 semaines à l’avance.
> Oui, toute forme de donation ou de sponsorisation sous forme de matériel, instruments, papeterie etc. est la bienvenue.
> Non, pour le moment, nous n’avons pas l’occasion de travailler avec des mineurs migrants ; s’il s’en trouve au Centre de Premier Accueil, nous essaierons de leur faire parvenir des livres. Si on leur permet de sorir du centre, nous ferons le nécessaire pour les impliquer dans les activités que nous organiserons.
> Oui, si tu ne peux pas venir à Lampedusa, tu peux contribuer avec une donation qui servira à soutenir le projet Lampedusa et d’autres projets dédiés à la lecture dont s’occupe IBBY Italia.

Nous espérons avoir répondu à la plupart de tes questions : nous avons hâte de te rencontrer, ton aide sera très précieuse pour nous.

On t’attend !

Pour informations : (en italien ou en anglais) : ibbyitalia@gmail.com « 

Publicités

A propos Marie Causse

J'écris des histoires.
Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Presque serein : la bibliothèque jeunesse de Lampedusa

  1. Marc dit :

    Super article !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s