Les retrouvés

En septembre dernier j’ai publié un livre, Le Bercail, où je retrace l’histoire d’Émile, mon arrière-grand-père, mort en déportation à Mauthausen en août 1944. Je relate son histoire mais aussi le chemin qui m’a menée jusqu’à lui, mon parcours aux archives à tâtons. A sa sortie, j’ai présenté Le Bercail au village du livre de la fête de l’Huma ; j’ai alors évoqué la sabouture, et ce mot a capté l’attention d’une femme dans l’auditoire. Ce mot auvergnat désigne le banquet qui se donnait traditionnellement après les funérailles à une époque où l’on venait souvent de loin et à pied pour enterrer les morts dont on était plus ou moins parent. A la fin de ma présentation, la femme que j’avais vue hocher la tête au mot sabouture est venue me parler. Nous venions du même coin, elle aussi connaissait ce mot qu’elle n’avait pas entendu depuis bien longtemps. Nous avons échangé un peu, et elle est repartie avec le livre.

Le mois dernier, j’ai reçu via mon blog un message très touchant de cette femme, Andrée Boille : le livre avait eu pour elle une résonance particulière, et elle me racontait pourquoi dans son mail : elle y avait retrouvé des accents de la région et surtout, elle avait, comme ma grand-mère, perdu son père durant la guerre ; il avait été « ramassé » par la Milice en juillet 1944. Elle ajoutait qu’on n’avait jamais retrouvé son corps. Elle n’avait que deux ans à l’époque. Dans son mail, Andrée évoque aussi son frère, jeune maquisard qui a participé à la grande évasion de la prison de Riom à laquelle ont également pris part Jean, mon grand-père, et Charlot, un ancien FTP dont je parle dans le livre. C’était une coïncidence, un tout petit monde. Surtout, et c’est qui m’a fait le plus plaisir, elle comptait se rendre aux archives à son tour et retrouver elle aussi la trace de son père. le livre lui en avait donné envie et lui avait montré comment faire. Sur le moment, j’ai cru lui répondre, mais j’ai été assez bête pour cafouiller dans ma boîte mail et le message n’est jamais parti.

L’histoire aurait dû s’arrêter ici, mais en décembre dernier un arrêté publié au journal officiel a ouvert par dérogation générale des fonds qui jusqu’alors n’étaient pas consultables. Je suis donc retournée aux archives du Puy-de-Dôme, afin de consulter certains dossiers que je n’avais pas encore vus. Dans ma lecture, j’ai croisé un nom qui m’a semblé étrangement familier. C’est quand ce nom est apparu pour la deuxième fois que j’ai compris pourquoi il me semblait le connaître : il était question d’un certain « Boile », arrêté en juillet 1944 par l’équipe française de la Gestapo de Clermont-Ferrand. Bien sûr, il manquait un « L », mais j’étais bien placée pour savoir que ces choses-là arrivent : dans les archives, le nom de mon arrière-grand-père était écrit tantôt Royer, tantôt Royet, alors à un « L » près, ce Boile pouvait être le père d’Andrée. J’ai poursuivi ma lecture mettant de côté les pages où il était cité. J’ai vite eu les informations que je cherchais : « Boile » avait été arrêté en juillet 1944 par la Milice qui l’avait remis à l’équipe française de la Gestapo. Mort sous leurs coups, il avait été enterré dans le terrain d’aviation d’Aulnat.

J’ai écrit à Andrée sans lui dire ce que j’avais trouvé : j’avais trop peur de la décevoir si je me trompais. Et puis je ne sais pas, ça ne me semblait pas être le genre d’information à balancer comme ça, sans ménagement, dans un mail. Je lui ai proposé un café et nous nous sommes rencontrées hier.

Nous avions rendez-vous à 17.00 au métro Porte des Lilas. Andrée ne savait pas que j’avais quelque chose pour elle. Une fois attablée, j’ai sorti mon ordinateur et les photos des pages en question. J’ai continué mes recherches et j’ai croisé un nom qui pourrait être celui de votre père, ai-je dis en ouvrant le dossier. Pour ne plus parler au conditionnel, j’avais besoin qu’elle me confirme certaines informations, son lieu de résidence par exemple. Et c’était bien ça, c’était bien son père, Antoine Alexis Boille, dont il était question dans ces pages. Appartenant au mouvement F.T.P., il travaillait à l’A.I.A. de Tallende.

C’était une émotion très forte pour moi, et pour elle aussi, j’imagine. Puis nous avons discuté, elle m’a dit à quel point ce père lui avait manqué, et comme elle s’en était sentie dépossédée jusque dans son souvenir. Elle m’a dit aussi qu’après la guerre on avait présenté des corps exhumés à son frère, dans l’espoir qu’il puisse identifier son père, mais rien. Bien sûr, j’ai pensé à ma grand-mère et à ce qu’elle a ressenti quand je lui ai apporté les archives qui concernaient son père.

Maintenant, Andrée va continuer sans moi, elle sait où chercher si elle veut reconstituer l’histoire d’Antoine, elle a les cotes des archives à consulter. Je suis très heureuse d’avoir pu la mettre sur la voie et puisqu’elle en est d’accord, de raconter ici cette belle rencontre.

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A propos Marie Causse

J'écris des histoires.
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Un commentaire pour Les retrouvés

  1. Hervé Astier dit :

    Merci pour ce texte très touchant.
    Il montre également la force de l’écriture qui peut changer des vies, ici dans un cadre réel et documentaire, mais je le crois aussi pour le roman. Mon expérience personnelle a été influencée par des personnage de roman (notamment les personnages forts de Sartre, Kundera, Tolstoï, Dostoïesvski, Dan Simmons, Bordage…).

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