Être ou ne pas être en deuil

Le 07 janvier 2015, deux hommes armés ont fait irruption au siège du journal Charlie Hebdo et ont ouvert le feu. Il y a eu des morts, douze au total. Une vague d’émotion a déferlé sur la France. Nous étions abasourdis, choqués, incapables d’admettre que cet événement venait de se produire pour ainsi dire sous nos fenêtres. L’horreur, on nous la rapporte souvent, il suffit d’allumer la radio, d’aller sur internet ou d’ouvrir un journal pour savoir. Mais cette fois, elle était à nos portes. Parmi les morts, il y avait Cabu, que les gens de ma génération ont connu quand il dessinait dans le Club Dorothée ; on venait de tirer à bout portant avec une kalachnikov sur notre enfance. Très vite, le deuil s’est incarné en une phrase si simple, si petite, qu’elle était peut-être déjà un slogan. Je suis Charlie. Une image reprenant la typo de l’hebdomadaire et la petite phrase a commencé à fleurir partout.

Sur les réseaux sociaux, d’abord – twitter et facebook pour ne parler que de ceux que je connais et fréquente – petit à petit les photos de profil disparaissaient, remplacées par cette image, ces quelques lettres blanches sur fond noir. Pour ma part, je suis tout sourire sur ma photo de profil et lorsqu’il m’arrive de tenir un discours sérieux ou grave je me pose souvent la question de l’opportunité d’en changer. Sous le coup de l’émotion, beaucoup ont ressenti le besoin d’exprimer leur tristesse en arborant ce message : soudain, ils étaient Charlie. Pourquoi pas, et je ne doute pas que si certains se reconnaissaient entièrement dans Charlie Hebdo, d’autres l’ont fait sans se demander quel était son message ou tout en n’étant pas entièrement d’accord avec la ligne du journal. Tout ça n’entrait pas en jeu, c’était une façon de montrer leur douleur et leur soutien aux familles des victimes.

La première raison pour laquelle je ne voulais pas reprendre ce message à mon compte, c’est que je ne me reconnais pas dans le discours de Charlie Hebdo et que si l’assassinat de tous ces gens me semblait proprement odieux, je ne voulais pas pour autant m’identifier entièrement à eux. Ce n’était d’ailleurs pas le moment de dire ce qui me posait problème avec Charlie Hebdo, et ce n’est pas non plus le sujet de ce billet.

J’avais la naïveté de croire que le deuil pouvait se passer d’une identification totale avec la victime. Visiblement, je me trompais. Il m’a fallu quelques heures pour comprendre que nous n’avions pas le choix : il fallait être Charlie. Ne pas être Charlie, c’était ne pas être en deuil, ne pas être touché. La douleur n’avait plus qu’un mode d’expression autorisé, celui d’une identification totale avec ce qui avait été perdu. Très vite, d’ailleurs, on a vu apparaître d’autres affichettes, d’autres slogans, au fur et à mesure que la liste des victimes se précisait : je suis policier, je suis Ahmed, et les jours suivants, après une autre fusillade, à Montrouge, puis un nouveau massacre, cette fois dans un magasin casher je suis Clarissa, je suis juif.

Le 7 janvier au soir, de nombreuses personnes se sont rassemblées assez spontanément, pour être ensemble, simplement, et dire leur douleur. Je n’y suis pas allée. Je n’en ai pas ressenti le besoin mais je comprends que certains l’aient fait ; parmi mes amis beaucoup s’y sont rendus que je ne tiens pas pour des imbéciles. Ils y sont allés parce que c’était ainsi que leur peine trouvait à s’exprimer. Leur peine, leur douleur, leur choc, peut-être leur peur, une émotion en tout cas qui avait besoin de sortir.

J’ai vu les photos de cette foule où l’on pouvait lire not afraid et j’ai pensé : vous n’avez pas peur ? Eh bien vous avez de la chance, parce que personnellement, tout ça me colle sacrément les miquettes. J’ai eu peur de ce qui allait venir après et je ne suis toujours pas rassurée. J’ai eu peur que la réflexion soit entièrement confisquée par l’émotion, j’ai eu peur pour ceux qui risquaient de se voir assimilés malgré eux à ce carnage, à cause de leurs origines ou de leurs croyances – et ça n’a pas loupé. J’ai eu peur qu’on ne puisse plus se questionner sur la liberté d’expression, qu’on n’ait plus le droit de se demander si l’humour, quand il renforce des stéréotypes racistes ou sexistes peut encore se considérer subversif ou s’il n’est plus qu’épate-bourgeois. J’ai eu peur qu’on ne cherche pas à comprendre ce qui s’était passé pour que ce genre de chose soit possible ; j’ai eu peur qu’on vide les mots de leur sens.

Une fois passé le choc premier, je me suis demandé pourquoi ces morts-là nous touchaient autant, me touchaient autant. Et pour ma part, la réponse n’était pas glorieuse : parce que ça arrivait près de chez moi. Ces morts n’avaient pas plus ou moins de valeurs que tant d’autres, simplement elles m’étaient plus proches géographiquement, culturellement, et pour cela seraient pleurées plus que les morts lointaines. Sur ce point, je vous invite à prendre le temps de lire Vie précaire, les pouvoirs du deuil et de la violence après le 11 septembre 2001, de Judith Butler[1].

Encore enivrée de son sentiment d’unité nationale suite aux énormes rassemblements de dimanche, la France commence doucement à se demander ce qu’il faut faire pour sortir du cycle de la violence.

Cette identification totale avec la victime dans le deuil, pour moi, n’est pas une solution et ferait même plutôt partie du problème. Est-ce que je ne peux souffrir que pour celui avec lequel je m’identifie ?

Il existe une symbolique du deuil, le brassard noir, par exemple, symbolisé parfois par un petit bandeau. Certains médias ou sites officiels l’ont immédiatement adopté, et il me semble convenir à la situation. Mais de nombreux autres lui ont préféré l’affichette je suis Charlie et sur ce point je m’interroge. Je suis membre de plusieurs associations professionnelles regroupant des personnes dont le métier tourne autour des mots (associations de traducteurs et d’écrivains). Peu de temps après la tuerie, j’ai vu arriver dans ma boîte mail des messages émanant de ces différentes associations m’informant qu’elles étaient Charlie. Un peu en mon nom, j’imagine. Et ça me chagrine. Ça me chagrine que des gens dont le métier est de travailler sur les mots ne voient pas ce qu’il peut y avoir de problématique à exprimer son deuil et son soutien aux familles et proches des victimes par un slogan, même si je ne doute pas des bonnes intentions derrière cette unanimité.

Sur quoi se basera la nécessaire réflexion à venir si nous laissons les mots perdre leur sens ? A ces marches qui se voulaient pacifiques et auxquelles j’ai choisi de ne pas aller, j’ai appris qu’on avait chanté la Marseillaise. J’ai appris que certains, gênés par le sang impur évoqué dans la Marseillaise lui avaient préféré le Chant des partisans, un chant guerrier. Un chant de Résistance ! M’a-t-on répondu quand j’ai soulevé ce point. Mais de résistance contre quoi ? Qui est donc cet ennemi qui devrait connaître le prix du sang et des larmes ? C’est un chant de résistance armée dans un pays occupé. Ce n’est pas comme ça que j’ai envie de voir la France. Je suis d’accord, c’est une belle chanson et la musique est entraînante, mais je doute encore qu’elle ait sa place quand on veut simplement exprimer de la douleur.

On a dit beaucoup de choses sur la liberté d’expression ces derniers jours, mais n’aurait-on pas eu tendance à laisser un peu de côté le sens des mots ?

Note du 15 janvier 2015 : un remarquable billet d’une enseignante que je vous invite à lire va plus loin sur le sens des mots autour de son travail avec ses élèves.

[1] Editions Amsterdam ; Traduction : Jérôme Rosanvallon, Jérôme Vidal

Publicités

A propos Marie Causse

J'écris des histoires.
Cet article a été publié dans Journal. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Être ou ne pas être en deuil

  1. Merci pour ce sens de la formulation et la pertinence des questions soulevées. Un blog de plus qui me fait me remettre en questions et m’évite d’avoir trop d’idées figées. Mickael

  2. hamdane ridha dit :

    Chère amie,Ce que j’ai retenu :1) « J’ai eu peur que la réflexion soit entièrement confisquée par l’émotion, j’ai eu peur pour ceux qui risquaient de se voir assimilés malgré eux à ce carnage, à cause de leurs origines ou de leurs croyances – et ça n’a pas loupé. »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s