De l’enfer, des oiseaux et d’un prénom trop commun (trois choses que j’aimerais dire à Pierre Perret)

Toutes les bibliothèques ont leur enfer ; dans la maison de ma grand-mère, l’enfer se trouvait dans la chambre qui était autrefois celle de mon oncle. Il y avait des livres qui n’étaient pas de mon âge, et juste en face du lit, la formidable affiche du film Amarcord, grâce à laquelle je n’ai pas eu besoin d’explication la première fois que j’ai entendu dire d’une femme qu’elle était « fellinienne ». Ce furent d’ailleurs, je crois, deux femmes dessinées sur l’affiche qui m’incitèrent à aller chercher si la chambre ne recelait pas d’autres trésors que l’on m’aurait cachés, intriguée que j’étais par la croupe démesurée de l’une et les seins presque monstrueux de l’autre.

Peut-être a-t-on l’enfer qu’on mérite, et dans ce cas je devais être une petite fille bien sage car celui auquel je pouvais accéder en douce était rempli de dessins évocateurs que je trouvais parfaitement à mon goût. Il y avait surtout des bandes dessinées, car mon oncle les collectionnait. La plupart l’avaient suivi dans son déménagement, mais certaines étaient restées dans sa chambre d’adolescent, sans que je sache jamais pourquoi. Il y avait des BD, pour enfants et pas seulement. Ce fut mon premier contact avec les femmes-à-poils. Jusque alors, j’avais croisé des femmes-presque-à-poil, dans ces émissions de télé où des filles se déshabillaient en dansant, juste avant le journal du soir, quand tout le monde était là ; mais cette fois, je n’étais pas obligée de détourner le regard en espérant que ça finisse vite et que personne ne me voie rougir.

Et puis, il y avait le seul dictionnaire que l’on ne m’aurait pas laissé volontairement entre les mains : le Petit Perret illustré par l’exemple. A travers les dessins de Serre, Gotlib ou Mordillo, le sexe y apparaissait comme une chose joyeuse, une sorte de grande fête à laquelle je serais un jour invitée, même si je ne ressemblais pas aux femmes aperçues à la télévision. Ça n’avait rien d’effrayant. Ils me plaisaient bien, ces petites bonhommes un peu moches qui avaient l’air de franchement s’amuser quand ils étaient tout nus. L’amour n’était plus réservé aux femmes minces et lascives, parfaites, très maquillées, du petit écran ; apparemment les vieux, les gros et les vilains y avaient droit aussi. Peut-être que finalement, ce n’était pas si grave cette chose qui semblait importante et dont, normalement, on ne parlait pas. D’autant que là, on en parlait, et comment ! Il n’y avait pas que des dessins, il y avait des mots, des gros, des très gros mots. Pour la plupart, je ne les comprenais pas, mais certains m’enchantaient. J’ai pu, grâce à ce livre, enrichir mon vocabulaire de mots bien gras que je me gardais d’employer à l’écrit comme à l’oral, mais que je me repassais ensuite dans ma tête, en silence et en image. De toutes ces expressions fleuries, la plus innocente peut-être est celle qui m’a le plus marquée : cages à miel. Quel doux petit nom pour des esgourdes. Et des mots comme ça, il y a en avait plus que je ne pouvais en retenir. Je pouffais à leur lecture, comme je pouffais quand j’entendais ou m’autorisais à chanter « le zizi ». Car j’ai bien vite identifié sur la couverture la mine réjouie de ce chanteur qui n’était pas toujours pour toutes les oreilles mais dont on nous enseignait parfois les chansons à l’école.

Ce qui était pour toutes les oreilles, c’était La cage aux oiseaux. Ma mère, qui m’a transmis sa détestation des animaux en cage, m’a raconté que quand cette chanson de Pierre Perret est sortie, de nombreux enfants avaient vraiment ouvert la cage aux oiseaux, un peu partout en France. J’espère sincèrement que c’est vrai. De chez moi, j’entends souvent chanter un oiseau. Je n’arrive pas à clairement identifier son pépiement, mais il a quelque chose d’exotique. A chaque cui-cui, j’entends Salauds, laissez-moi sortir ! Faites quelque chose ! Aidez-moi ! Et je ne peux rien faire, d’autant que son chant rebondit sur les murs de la cour, et que je n’arrive pas à savoir où crèche exactement le pauvre petit piaf. Et il n’est pas dit qu’il survivrait longtemps hors de sa cage. Il n’empêche, je me demande quel vieux rentier vicelard peut feindre de ne pas entendre derrière les notes mélodieuses la plainte déchirante du prisonnier à plumes. En ce moment même, je l’entends, et ça me fend le cœur. Et, comme chaque fois, je pense à Pierre Perret, au p’tit dé à coudre avec trois gouttes d’eau dedans, et je me demande comment le commerce des oiseaux a bien pu survivre à une si jolie chanson.

Et qu’on ne me dise pas que les chansons ne peuvent rien : elles peuvent exalter les révolutionnaires, soutenir les marcheurs aux pieds meurtris dans leurs souliers usés par de trop nombreux kilomètres, apaiser les enfants qui ne veulent pas dormir et à qui l’on promet des choses aussi vagues que du lolo, et servent parfois à baptiser de pauvres gosses qui n’en demandaient pas tant, ou à les moquer gentiment, par la suite. Tenez, moi qui vous écris, il paraît que je dois mon prénom à une chanson tellement pourrie de 1979 que je ne vais même pas la citer. Qu’il suffise au lecteur de savoir que le prénom original était composé et espagnol, et que, pour diverses raisons, j’ai fini par écoper de sa version simple et française. Mais je m’égare. Je disais donc que si je dois mon prénom à une chanson, je dois aussi à mon prénom d’entendre trop souvent quelques mots vaguement fredonnés de deux chansons que je n’aime pas : Petite Marie et Oh Marie, si tu savais… Longtemps, j’ai regretté que Brassens n’ait chanté d’autre Marie que la Vierge et puis, là encore, c’est Pierre Perret qui est venu me consoler. Marie n’est peut-être pas sa chanson la plus connue, mais c’est une de mes préférées. Il y est question de danse, de cheveux frisés, d’un livre ancien et d’une balade mélancolique au bord de la Seine. Moi qui avais toujours reproché à mon prénom tout un tas de choses, et en particulier son manque d’originalité, j’ai soudain eu l’impression qu’il ne m’allait au fond pas si mal que ça. Et puis, une fois encore, j’ai appris un mot. Sans Pierre Perret, je n’aurais jamais su ce qu’était la maclotte, et c’eut été extrêmement dommage.

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A propos Marie Causse

J'écris des histoires.
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6 commentaires pour De l’enfer, des oiseaux et d’un prénom trop commun (trois choses que j’aimerais dire à Pierre Perret)

  1. Francesca dit :

    Merveilleux article qui fait rêver à cette chance d’avoir eu des proches peu vigilants…

  2. Marie Causse dit :

    Peu vigilants c’est peut-être un peu fort… je n’ai jamais fini qu’avec un dictionnaire d’argot entre les mains.

  3. mf.ehret dit :

    Heureuse Marie!

  4. Or Pâle dit :

    C’est vrai, vous avez raison Marie, que serions-nous devenu(e)s sans Perret ?

  5. (Bou)BooN dit :

    Je reconnais bien là ton style d’expression : de longs flots de mots francs entrecoupés d’écueils qui incitent à l’éveil. On pouvait (du moins, je pouvais) t’écouter des heures, Marie !

    Et, je suis heureux pour toi que tu aies trouvé le succès, malgré ton prénom pourtant si généreux et brillant. Félicitations. Bonne continuation à toi. =)

  6. Boille dit :

    J’ai oublié de vous dire (dans mon long message) que j’ai adoré les trois choses que j’aimerais dire à Pierre Perret….grand talent…..

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