Vie et mort glorieuses du Colonel Balsamine

Le Colonel Balsamine ne s’est pas toujours appelé Balsamine, mais il a toujours été colonel. Coiffé d’un chapeau rose et armé de gousses pleines de graines qui explosaient sous mes doigts, il faisait régner le désordre et semait la terreur dans le jardin de ma grand-mère. Il ourdissait des plans de bataille puis, aidé de ses fidèles soldats, une armée entière de petits troufions fleuris, il attaquait tout ce qui passait à sa portée, jusqu’à épuisement des munitions, jusqu’à ce que plus une capsule n’offre un ventre assez rond pour éclater sous la pulpe de mes doigts minuscules. Combien d’heures ai-je passées à faire exploser ces petits haricots pleins de graines, à chapeauter mon doigt d’une fleur rose, le transformant ainsi en un colonel aussi beau qu’un garde suisse, à inventer des guerres végétales sans merci ? Chaque été, à la floraison, c’était le même jeu recommencé : l’index coiffé de ma main gauche commandait à la droite qui actionnait les grenades (un simple effleurement suffisait quelquefois) et chaque explosion me ravissait. Parfois, la capsule était mal choisie, trop mince, et l’arme faisait long feu : la peau verte se recroquevillait lamentablement sur elle-même, les insignifiantes petites graines encore à l’intérieur. Alors je scrutais les feuilles, à la recherche d’une belle gousse bien ventrue qui ferait mon affaire. Quand la plante avait pour ce jour donné tout ce qu’elle avait, je partais vers de nouveaux jeux, laissant choir le heaume du vaillant colonel, lequel portait alors le doux nom de Colonel Fleur-qui-pète. Là, il redevenait poussière, ou plus certainement humus, et dès le lendemain, était relevé au front par l’un de ses hommes.

Ce n’est qu’aujourd’hui que j’ai découvert son vrai nom. La Fleur-qui-pète se nomme en réalité Balsamine de l’Himalaya. Une chose est sûre, la guerre a été gagnée, puisque cette plante est considérée comme invasive dans plusieurs départements français. Aujourd’hui encore, quand je passe près d’un buisson d’impatiens glandulifera, je ne peux m’empêcher de faire éclater quelques capsules.

Le Colonel Fleur-qui-pète est mort, vive le Colonel Balsamine !

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A propos Marie Causse

J'écris des histoires.
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