Comment j’ai détourné un fleuve vers Clermont-Ferrand (ou de ma tentative ratée de brouiller les pistes)

Peu avant la sortie de Bleu tatouage, mon éditeur m’a envoyé ce qui devait être sa quatrième de couverture. Elle commençait par ces mots : « À Clermont-Ferrand, le commissaire Catherine Blondet… » Saisie de panique à l’idée que cette phrase serait écrite au dos d’un roman qui ne s’y passait pas, j’ai appelé l’attachée de presse. Avant la sortie d’un premier roman, l’auteur, être souvent névrosé bien que potentiellement attachant peut facilement faire une montagne de pas grand-chose, ainsi ai-je commencé à imaginer qu’un lecteur clermontois risquait de se sentir floué en ne reconnaissant pas sa ville, si d’aventure il avait décidé de lire le livre dans l’espoir d’y retrouver des rues familières. Par ailleurs, je me suis pas mal documentée et j’ai demandé les conseils d’un médecin et d’un policier pour être sûre de ne pas raconter n’importe quoi. J’étais donc bien embêtée à l’idée que tous ces efforts pourraient être réduits à néant par ces deux petits mots : « à Clermont-Ferrand ». On m’a assuré que le nécessaire serait fait, et je n’ai plus trop pensé à tout ça.

Le livre est sorti en janvier, sans que mention ne soit faite de Clermont-Ferrand sur sa quatrième de couverture. J’ai cependant appris récemment qu’il avait été présenté aux libraires comme « un polar qui se passe à Clermont ». Même aux libraires auvergnats. C’est d’ailleurs en Auvergne que je me trouvais récemment, invitée dans une librairie riomoise ; bien entendu, une des premières questions a porté sur ce fameux fleuve que j’ai collé à Clermont, bien malgré moi. Ce fut l’occasion d’évoquer la topographie du roman, fantasmée à partir de lieux existants et dans laquelle le réel a une place toute relative. La lectrice qui a soulevé cette question avait aussi reconnu un bar qui sert de décor à plusieurs scènes, ce qui m’a fait très plaisir. J’en déduis qu’il n’a pas dû beaucoup changer en dix ans.

Je comprends très bien d’où est venue la confusion : je suis auvergnate, j’ai vécu à Clermont-Ferrand quelques années, le temps d’y faire mes études, et le roman se situe dans une petite ville de province. Il est vrai aussi que je me suis très largement inspirée de cette ville quand j’ai écrit mon polar. Mais je ne voulais pas que la ville dans laquelle il se déroule soit clairement identifiable. Plus je me documentais sur le sujet que je voulais évoquer dans le livre (la consommation et le trafic de drogues), plus il me semblait évident que cette réalité ne s’arrêtait pas à Clermont, mais qu’on pouvait la retrouver dans de nombreuses petites villes. Au fil de mon écriture et sans même y faire attention, j’ai commencé à habiller mon Clermont imaginaire d’autres lieux où j’avais vécu, Turin, par exemple, ville dont je resterai à jamais amoureuse, pour ses arcades et pour son fleuve, autant que pour la vie de bâton de chaise que j’y ai menée il y a une dizaine d’années. Le Pô était donc là, dans les images mentales parmi lesquelles je pouvais piocher au besoin, et c’est comme ça qu’il s’est invité dans le roman. En le faisant entrer dans mon récit, j’ai cru que je pourrais brouiller les pistes et rendre ainsi méconnaissable la ville dont je m’inspirais : avec ce détail, la ville (qui n’est dans le roman jamais nommée) aurait pu être Orléans, Tours, Troyes, Valence ou encore Avignon. J’avais aussi en quelque sorte l’impression de réparer une injustice. Car, pour tout vous dire, j’ai toujours trouvé que Clermont manquait cruellement d’un fleuve ; j’aurais tant aimé aller rêvasser ou lire au bord de l’eau quand j’étais étudiante. Et il faut croire que je ne suis pas la seule.

Et voilà comment, à l’aide d’un simple traitement de texte, j’ai détourné le cours d’un fleuve italien pour le faire passer par Clermont-Ferrand.

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A propos Marie Causse

J'écris des histoires.
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Un commentaire pour Comment j’ai détourné un fleuve vers Clermont-Ferrand (ou de ma tentative ratée de brouiller les pistes)

  1. (Bou)BooN dit :

    Oh oui ! Quelle joyeuse idée que celle d’un fleuve à Clermont !! On l’appelerait la Venise des Puys ^^

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