Le beau rôle

Je l’imaginais plus belle que ça, et je dois avouer que j’ai ressenti une légère déception quand je l’ai vue pour la première fois. En même temps, je m’y attendais un peu : sur Internet, on ne met que les photos où l’on est à son avantage, je n’échappe pas à la règle. D’ailleurs si elle s’était aperçue de ma présence elle aussi aurait été un peu déçue, je crois. Nous n’avions pas rendez-vous : je l’avais suivie, ou plutôt devancée dans ce café où j’avais compris qu’elle aimait se rendre quand elle était en visite à la capitale. Je l’y ai attendue une bonne partie de la journée – l’activité d’écrire vous laisse des loisirs, parfois pas très avouables. Enfin, en milieu d’après-midi, elle s’est montrée. J’avais eu le temps de boire plusieurs cafés, de déjeuner, et j’envisageais de commander un petit digestif pour faire glisser tout ça quand j’ai aperçu sa silhouette blonde franchir le seuil du café.

Pour être tout à fait honnête, je ne l’ai pas trouvée si mal que ça, j’ai toujours eu un faible pour le genre walkyrie – et pour les menteuses. Elle avait du chien, et en fin de compte, elle était d’une beauté moins fade que je ne l’avais cru avec son menton trop fort, un peu en galoche, et ses quelques kilos en trop. Elle avait une allure massive, une gaucherie dans la démarche qui me la rendait touchante, et une façon de regarder autour d’elle si elle était bien le centre de l’attention qui aurait pu très vite m’agacer. Grande et blonde, elle attirait bien sûr les regards, mais moi qui attendais une actrice hollywoodienne, j’ai vu une petite provinciale, pas très différente des filles que je fréquentais à la fac quand j’avais son âge.

J’ai poussé in petto un petit soupir de soulagement quand je l’ai vue choisir une table assez éloignée de la mienne et s’asseoir dos à moi. Je pourrais mieux l’observer sans avoir à me cacher bêtement derrière mon journal. Car oui, comme un détective de dessin animé, j’avais pris un journal, que j’avais choisi pour son contenu et pour sa taille. Le Monde était parfait : assez long pour m’occuper un moment et assez large pour me cacher au besoin. Et puis, ça faisait sérieux. De toute façon, avec mes cheveux châtains, ma taille moyenne et mes vêtements sobres, ni trop riches, ni trop dépenaillés, je n’avais vraiment l’air de rien, ni de personne. Le garçon avait d’ailleurs mis un certain temps à me remarquer et j’avais dû le héler pour qu’il vienne prendre ma commande. Je la renouvelais  régulièrement. À partir du début d’après-midi, je crois que j’aurais pu passer pour un élément du décor, ou peut-être même pour un parasite de la grosse plante verte derrière laquelle j’avais choisi de m’installer. Je levais la main environ toutes les deux heures d’un geste discret en disant « S’il vous plaît ! » à mi-voix quand il passait près de moi. Si je devais me rendre aux toilettes – à force de boire du café, ces choses-là arrivent – je faisais le plus vite possible, de peur de la rater si elle arrivait : je ne voulais pas manquer son entrée. Je ne sais pourquoi j’avais tant fantasmé ce moment. Je crois que je voulais la voir avancer, triomphante, dominant la salle d’un seul regard et sûre d’elle aller s’asseoir à une table bien en vue où elle ferait semblant de s’intéresser à un livre ou de griffonner quelques mots dans un carnet. D’après ce que j’avais lu d’elle – des carnets intimes qu’elle offrait à la vue de tous sur Internet et que j’avais parcourus avec un certain voyeurisme –  c’était le genre de fille qui aimait s’installer dans les bars et y mener de petites activités insignifiantes en affichant une moue boudeuse jusqu’à ce qu’un homme la remarque. Là, elle lui accordait la faveur d’un regard, quelques mots gentils, peut-être une nuit d’amour s’il était à son goût. Ou bien, si l’infortuné tombait au mauvais moment ou n’avait pas l’heur de lui plaire, elle le lui signifiait en quelques phrases assassines qui le plongeaient certainement dans un profond désespoir pendant un instant ou plusieurs jours – qui sait, certains hommes étaient peut-être déjà morts pour elle. J’étais au spectacle, j’avais choisi une bonne place et j’attendais que l’on lâche le fauve. Mais la lionne était un peu décevante, je ne la sentais pas de taille ni d’humeur à se repaître de pauvres chrétiens, lesquels n’y mettaient pas beaucoup de bonne volonté et ne se pressaient pas pour se faire dévorer.

Le garçon  lui apporta rapidement le thé qu’elle avait commandé en passant devant le comptoir, et ne sembla même pas relever le merci qu’elle miaula d’une voix trop haut perchée. Cette voix m’écorchait les oreilles : je la voulais rauque, sourde et veloutée en même temps ; un feulement. C’était un petit filet maigrelet sans saveur, trop enfantin cela dit pour que je pusse le mépriser entièrement. Elle a bu son breuvage a petites gorgées en faisant mine de s’intéresser au livre qu’elle avait sorti à peine installée, mais elle le lâchait trop souvent pour consulter son téléphone ou regarder par la vitre. Même de dos, on voyait bien qu’elle s’ennuyait ferme. Un doute me vint tout à coup : peut-être attendait-elle quelqu’un ? Peut-être était-ce pour cela qu’elle consultait si souvent son téléphone ? Mais bien vite, j’ai abandonné cette idée : elle n’était pas de celles qui attendent dans les cafés, son truc, c’était plutôt de se faire désirer, de se faire attendre, elle n’aurait pas eu le mauvais goût d’arriver en avance. D’autant qu’elle devait savoir que ce n’était pas très parisien. Cette pensée me rassura. J’ai tout aussi vite abandonné l’idée d’aller l’aborder, je n’étais pas là pour ça, je n’en avais pas besoin : la griserie de me savoir si près d’elle, à son insu, me suffisait amplement. J’avais eu son vrai visage de face et sous tous les angles que permet un regard furtif dans un bar, et sa vraie voix. Il ne me manquait que son parfum mais je ne risquais pas de m’enhardir au point de m’approcher assez pour le découvrir.

La brasserie s’était vidée après le coup de feu de midi. Il restait deux couples attablés à respectueuse distance l’un de l’autre, trois tablées d’amis, et un groupe qui traînait après un déjeuner entre collègues. Puis les clients de l’après-midi ont commencé à arriver, leur brouhaha couvrait à présent les conversations de ceux qui se trouvaient à plus de deux tables de vous. Je me demande souvent qui sont ces gens qui ont, comme moi, le temps de traîner dans les cafés en journée. Il y a certainement des touristes, il y a ceux qui ne s’arrêtent pas : un café avalé debout au comptoir, et ils sont déjà repartis. Il y a les étudiants, mais ils ne sont pas légion dans le quartier. J’en étais à ces considérations quand deux types encostardés se sont assis pas très loin d’elle. Je l’ai vue tourner la tête vers eux, alerte, puis replonger immédiatement le nez dans son bouquin, la chattemite ! Ils avaient la quarantaine joufflue et fatiguée, je n’aurais pas su dire ce qu’ils faisaient dans la vie, la coupe et la qualité de leurs costumes me laissaient deviner qu’ils devaient recevoir plus d’ordres qu’ils n’en donnaient. Mais le prestige de l’uniforme reste fondamentalement le même pour un troufion et un général ; si les nuances existent, je devinais qu’elles comptaient peu pour elle à ce moment-là, par manque de discernement ou faute de mieux, et au bout de quelques minutes seulement, j’ai pu constater dans le visage de celui qui se trouvait presque en face d’elle que quelques échanges de regards avaient commencé. Ce manège dura une petite demi-heure avant que sa vessie ne se rappelle à son bon souvenir – mais peut-être se retenait-elle depuis longtemps, le thé ayant à cet égard les mêmes vertus que le café – et elle se dirigea d’un pas qui se voulait félin vers les toilettes des dames. Comme la porte se refermait derrière elle, les deux hommes se levèrent et allèrent régler au bar les deux cafés qu’ils avaient consommés avant de retourner au triste destin que leurs tenues m’avaient laissé entrevoir. J’en avais assez eu. J’ai fait signe au garçon qui, par un inexplicable miracle, accourut aussitôt.

« Je voudrais régler.

–          Tout de suite. »

Quand il m’apporta la note elle était déjà retournée à sa table. Je n’ai pas pu lire la déception sur son visage, pourtant j’aurais juré qu’elle était bien là. Alors une chose étrange s’est produite : j’ai ressenti une émotion que je n’avais pas prévue et qu’aujourd’hui encore j’ai du mal à m’expliquer. Ce n’était pas de la pitié, c’était plus compliqué que ça. Elle ne m’agaçait plus, je voulais faire quelque chose pour elle, quelque chose de gentil. J’ai demandé le prix d’une coupe de champagne, et j’ai ajouté trente euros au montant de la note déjà salée, avec la certitude qu’un gros pourboire me permettrait de m’offrir cette extravagance somme toute bien inoffensive. J’ai ajouté, à voix assez basse pour ne pas risquer qu’elle m’entende :

« Vous porterez une coupe à la jeune fille blonde, là-bas. Mais vous lui direz que c’était de la part du monsieur en costume gris qui vient de sortir. Et gardez la monnaie.» S’il en fut surpris, le serveur n’en laissa rien paraître : soit il en avait vu d’autres, soit quinze euros c’était vraiment un très gros pourboire. J’aurais peut-être pu économiser un peu.

« – Bien, mademoiselle. » répondit-il simplement avant de faire disparaître de la table la petite soucoupe en plastique contenant tous les billets.

Je n’ai pas entendu leur dialogue, pas plus que je n’ai pu voir son visage s’illuminer quand il a déposé devant elle la coupe de champagne parfaitement hors-propos à cette heure de l’après-midi. Très professionnel, il n’a pas jeté le moindre regard en ma direction.

J’ai replié mon journal et je l’ai glissé dans mon sac avant de m’éclipser discrètement. Elle était trop occupée à scruter l’horizon espérant y voir son chevalier en costume gris et à savourer sa pétillante victoire pour me remarquer quand je suis passée près d’elle en quittant le bar. C’était donc elle qu’il avait quittée pour moi. J’étais venue chercher le grand frisson, me faire peur en voyant cette ancienne rivale qui n’en avait pas vraiment été une, trembler à l’idée qu’elle pourrait me le reprendre, et me sentir bassement flattée d’avoir été préférée. J’avais voulu la voir en vrai avec au fond l’envie étrange de la détester. Mais sa présence m’avait désarmée, et j’avais dû me rendre à l’évidence : je lui avais volé l’homme qu’elle aimait, je pouvais au moins lui laisser le beau rôle.

Cette nouvelle a été traduite en espagnol par Sonia Ferreira, elle est disponible dans l’anthologie « 

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A propos Marie Causse

J'écris des histoires.
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