Marinière

J’ai jamais vu la mer, jamais en vrai, et il n’y a pas si longtemps je m’en foutais, en plus. C’est Khader qui a fini par me faire venir l’envie : il l’avait vue quand il était gamin, avec ses parents qui étaient rentrés au bled pour un mariage et plus tard avec l’assistante sociale et les autres gosses du centre social. Moi, j’allais pas au centre, ma mère voulait pas, c’était là-bas qu’on attrapait des mauvaises fréquentations, d’après elle. Khader racontait que la mer, c’était beau et bleu, comme mes yeux  qu’il disait, le con. Moi, Khader, j’aimais bien le croire quand il était gentil, sauf qu’il pouvait disparaître pendant des jours à cause de ses combines sans rien me dire. Mais de temps en temps il venait me chercher à la sortie de La Moule à Dédé, comme ça j’avais pas à prendre le bus jusqu’à chez moi, surtout qu’à la fermeture, je suis pas rassurée et puis ça pue tellement là-dedans que l’odeur de friture dans mes cheveux, à côté, c’est du Chanel. Il vient jamais avec la même voiture, un jour j’ai demandé pourquoi, il a rigolé et il m’a dit « tais-toi, faut pas poser des questions comme ça ».  J’ai essayé de croire que c’étaient des copains à lui qui les lui prêtaient, et pourtant, ses copains, je les connais.

Ça fait presque deux ans que j’enfile six jours sur sept cette foutue marinière pour faire le service à La Moule à Dédé. Et en-dessous, une jupe blanche vachement trop courte ; en hiver on peut mettre des collants, mais quand même, j’aimerais mieux un pantalon comme les garçons. D’après le patron ça fait du pourboire, Khader dit que ça fait pute, et moi je trouve surtout que ça fait chier mais mon avis tout le monde s’en cogne. C’est moche à La Moule à Dédé, encore plus moche que chez ma mère, et c’est pourtant pas facile. Il y a des filets au mur où pendouillent de pauvres crustacés en plastique et des photos de bords de mer, parce que les gens viennent là pour les moules et pour oublier comme elle est loin, la plage. En plus un bon moule-frite ça cale pour pas si cher que ça. C’est de la bouffe à doigts gras et à tache sur la chemise, le truc qu’on engloutit sans faire de manière, le genre de plat à volonté, tu sortiras pas de table tant que t’en auras pas ras-la-gueule. En tout cas, chez Dédé c’est comme ça.

Des fois on a des familles, les gamins adorent ça, manger avec les doigts, on n’est pas loin du multiplex, ils viennent après le film. On a quelques habitués, mais on a surtout des clients de passage, et même les habitués, en fait, ils sont habitués à être de passage ; un ou deux routiers, mais c’est assez rare, le patron dit que depuis que c’est tout des Slaves, ils bouffent plus correctement. On a pas mal de commerciaux, des VRP comme dit Dédé. Costume pas trop cher ou pantalon beige et chemisette. Quand ils se connaissent ils s’assoient à la même table en faisant semblant d’être content de se voir, alors qu’ils sont juste contents de pas être tout seuls et d’avoir quelqu’un à qui dire du mal de leur femme. Eux, ils viennent pour pas avoir à reprendre la voiture et rester dans les limites de leurs notes de frais. Ils y a deux boîte à dormir dans le voisinage, des hôtels en préfabriqué : un vraiment pas cher, sans même un portier pour t’accueillir et l’autre la gamme au-dessus, mais pas de quoi pavoiser non plus. Le prix des chambres est affiché en lettres lumineuses sur la façade, pour qu’on le voie de la route. Moi je trouve quand même que c’est pas donné, mais j’imagine que si c’est pour leur travail, c’est prévu comme ça.

Quand il y a des foires ou des salons au parc des expositions d’à-côté, les deux hôtels affichent complet et on fait au moins deux services le soir. En septembre, il y a un salon de la machine agricole, c’est là que j’ai eu l’idée, mais j’en ai pas tout de suite parlé à Khader. C’était l’avant-dernier jour du salon, Dédé avait réservé la grande salle, c’était des bons clients, ils venaient tous les ans, il faudrait être gentille et arrêter de faire la tronche, comme ça. Ils sont arrivés à quarante-huit, trois de plus que prévu, mais Dédé est allé chercher des chaises et il s’est dépêché de les installer, il aurait poussé les murs s’il avait pu. Ils ont d’abord commandé à boire, beaucoup de vin, le moins cher, mais beaucoup. Un peu de bière aussi. On avait des réserves suffisantes, le patron avait tout prévu. Dédé essayait pas de leur refourguer le vin en bouteille, il laissait faire, moi j’apportais les pichets le plus vite possible, mais je souriais pas malgré ce qu’avait demandé Dédé parce que les gars comme ça, je sais ce que c’est, je les voyais regarder mes jambes, j’ai entendu un ou deux commentaires mais j’ai pas relevé et c’est passé tout seul. Ils buvaient vraiment comme des trous, ils avaient l’air de bien s’amuser. C’était Dédé qui tenait le compte des pichets, moi je les apportais. Vers la fin de la soirée, Dédé m’a dit « ce soir, ma p’tite Mathilde, on se remet à marée haute, c’est toujours ça que l’état me piquera pas. » Et puis, ce fut l’heure de l’addition, la formule Dédé pour tout le monde, et puis un nombre hallucinant de pichets à partager entre tous. Il n’y a pas eu de petits calculs sur les coins de table, ils savaient tous compter de tête, personne a trouvé à redire, et Dédé me répétait, « T’as vu ça, mon petit, t’as vu ça ? » et puis il a secoué la tête et il a ajouté : « Faut pas les prendre pour des idiots. Les gars de la terre, ça sait compter. Mon père avait une petite ferme, il était moins ignorant que tous ces imbéciles en costumes qui sortent leur téléphone pour faire deux fois deux, hein ! ». J’ai pas pipé mot, mais ce qui m’avait vraiment impressionnée, c’était pas comme ces paysans savaient compter, je sais compter, moi aussi, bien obligée, avec ce que je gagne pour faire les courses ; non, ce qui m’avait impressionnée, c’étaient les liasses de billets qu’ils avaient tous roulés dans la poche de la chemise ou du pantalon. J’en avais jamais vu autant, même après un bon service quand Dédé faisait la caisse. J’avais dû un peu trop les fixer, parce que Dédé m’avait envoyée chercher la tournée du patron, un coup de gnôle de sous le comptoir, pour les amis. Il était content, c’étaient de bons clients, et ça lui rappelait un peu son enfance, je crois. Plus tard, il m’avait même glissé un petit billet de vingt, comme ça, cadeau, et c’est pas bien son genre à monsieur Dédé, même si je pense qu’au fond, il m’aimait bien.

J’ai pas pu fermer ma bouche bien longtemps et il a fallu que je raconte à Khader tout ce pognon que j’avais vu, et comme ce serait facile qu’il soit à nous. Il s’était foutu de moi, au début, pour lui, c’était que des pécores, rien de plus. Mais les pécores, ça paye jamais par cartes, il avait dit, Dédé, et moi j’ai répété à Khader. Ça paye tout rubis sur l’ongle, des liasses de billets que même à la Banque de France ils en ont peut-être pas autant. Pendant le salon de la machine agricole, on voit que ça, et ils sont contents de faire un peu la fête, ça fait des bonnes journées, et payées en liquide. Avec le fric qu’il se faisait sous la table depuis des années, le Dédé, en déclarant que la moitié de mes heures et en s’arrangeant pour pas payer mes congés ou mes arrêts maladie, il me devait bien ça. Et avec le blé on ira à la mer. Je crois que c’est ce qui l’a décidé. Il m’avait tellement saoulée avec ça que j’avais compris que c’était vraiment un truc de pauvre, ça, de jamais avoir vu la mer.

La suite on l’a organisée tous les deux : il fallait que je m’arrange pour connaître le jour où les paysans viendraient, et que ce soit moi qui fasse la fermeture avec Dédé ce jour-là. Ça, je savais que ce serait pas compliqué, moi j’ai pas de gosses et je ferme toujours ma gueule, alors bien sûr, pour une grosse soirée comme ça, c’est moi qu’il garderait, Dédé. Les cuistots, il les renvoie toujours une demi-heure avant la fermeture, ensuite il garde quelqu’un pour servir les derniers verres et encaisser et puis il compte la recette et range le bar pendant que l’autre nettoie la salle. Je devais aussi regarder s’il y avait un flingue caché quelque part derrière le comptoir. J’ai rien trouvé, pas le genre à Dédé, en plus. Khader attendrait un peu plus loin de voir partir les dernières voitures, quand il me verrait ouvrir la porte d’entrée en grand et passer la serpillère, il saurait que c’était le bon moment. Il entrerait en action, et quand il aurait le blé, il se planquerait quelque temps. Moi, je dirais à Dédé de pas renouveler mon contrat qui devait prendre fin deux semaines après le braquage, je dirais que je suis choquée, et puis on partirait à la mer. Après, on aurait le temps de voir.

Ils étaient cinquante-et-un, ce soir, Dédé a dit qu’ils avaient jamais été aussi nombreux. Il riait très fort, il se frottait souvent les mains, il me faisait des clins d’œil de derrière le comptoir. Même moi, j’étais contente, je souriais, les types reprenaient à boire. Je faisais les calculs dans ma tête à chaque pichet que je servais. Je ressortais même les blagues à Dédé Eh bien, messieurs, on est à marée basse ? En plus, on avait déjà eu plein de monde à midi, et seulement deux cartes. Je regardais le crabe en plastique accroché au mur, la photo d’un bord de mer qui n’existait peut-être même plus, et je pensais au festin qu’on se ferait comme deux pachas, avec des vrais crabes et des langoustines, en regardant la mer et en buvant du vin trop cher pour nous. C’était vraiment la fête, j’ai même eu des pourboires que Dédé est venu me donner quand les gars ont quitté la table. Il m’a dit que j’étais une sacrée travailleuse, qu’il me donnerait un petit extra ce soir, parce que j’avais vraiment pas chômé. Je continuais à sourire bêtement, pas pour les vingt balles qu’il comptait me donner royalement, mais parce que je me disais qu’il aurait aussi bien pu se les foutre au cul, que j’allais me barrer avec la caisse, avec toute sa putain de caisse.

J’ai passé la serpillère, j’ai bien nettoyé, comme d’habitude, pour pas avoir l‘air suspect ou quoi, parce que plus le moment approchait, moins c’était facile de faire mine de rien. J’avais des palpitations, j’aurais voulu que mon cœur batte un peu moins vite, je sentais mes mains transpirer dans mes gants en plastique, elles étaient toutes granuleuses quand j’ai enlevé les gants, à cause du talc à l’intérieur.

J’ai ouvert en grand les portes de verre à l’entrée, Dédé s’est levé machinalement,  a fait trois pas dans la cuisine pour ouvrir la porte du fond et faire courant d’air, pour que ça sèche plus vite, avant de se rasseoir derrière sa caisse. Il avait pas fini de tout compter quand Khader a surgi, cagoulé et tenant à la main une arme qu’il braquait sur lui. Donne-moi le fric, et vite ! Il lui  jeté un gros sac en toile. Une main en l’air et l’autre dans la caisse, allez !

J’étais dans l’entrée, cramponnée à mon balai. Je lui ai crié de faire ce qu’il lui disait.  J’aurais peut-être dû remarquer que Dédé sortait les billets avec sa main droite, alors qu’il est gaucher. Comme ça j’aurais compris que quelque chose n’allait pas. Mais non, j’ai rien vu venir. Quand la caisse a été vidée, il a levé le double-fond d’un coup, de la main droite, et de la gauche il s’est saisi du flingue. Il a pas hésité une seconde, je crois qu’il a même pas tremblé. La balle a atteint Khader à l’épaule. J’avais pas trouvé l’arme, parce que seul Dédé avait le droit de toucher à la caisse, et comme une conne j’ai pas pensé au double-fond.

Quand il s’est écroulé j’ai hurlé Khader !

Il avait encore sa cagoule sur la tête. Dédé a dit Petite salope… entre ses dents et il a baissé son arme. J’ai dégagé le visage de Khader, il était livide. J’étais à genou à côté de lui, il perdait beaucoup de sang, le tissu de sa chemise buvait le liquide rouge. Il a voulu parler, je lui ai dit de se taire. J’ai pris son téléphone qui dépassait de sa poche pour appeler une ambulance. J’ai donné l’adresse, j’ai hurlé blessé, urgent et fusillade, je sais pas dans quel ordre ni avec quels mots autour.

Derrière le comptoir, ce con de Dédé chialait presque en répétant dans sa barbe des trucs que je comprenais pas vraiment. Khader a continué à faire des grimaces et il a essayé de parler, je lui ai dit chut. Et puis je me suis aperçue qu’il perdait beaucoup de sang pour une balle dans l’épaule. Je me suis penchée sur son visage pour lui dire de tenir bon et pour l’embrasser, aussi. J’ai posé l’avant-bras à côté de son oreille, dans la flaque de sang, alors j’ai senti la manche de ma marinière s’imbiber de liquide tiède et coller à ma peau, et tout est devenu encore plus réel, le sang de Khader et le crabe en plastique sur le mur.

Moi, les sirènes, je sais pas distinguer celles des ambulances de celles des paniers à salades. Khader, il aurait peut-être su, mais je suis même pas sûre qu’il entende encore ma voix.

Il faudra que je lui dise, au juge, que le pistolet était même pas chargé. Les flics, je leur dirai rien, j’attendrai le juge, vaut mieux parler au Bon Dieu qu’à ses saints, c’est ce qu’on m’a toujours répété. Et puis je lui dirai que j’ai jamais vu la mer, si ça c’est pas une putain de circonstance atténuante.

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A propos Marie Causse

J'écris des histoires.
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