Les heures creuses

Ils parlaient des heures creuses comme si ça avait de l’importance. Elle, la bouche tordue, répétait dans un souffle qu’il fallait faire attention, que c’était cher, qu’ils finiraient par couper l’électricité. Le méchant légume éructait comme toujours des menaces que ses bras n’étaient plus capables de mettre à exécution. Elle lui avait posé une main sur l’épaule pour qu’il se calme, ça n’avait servi à rien. Guillaume avait ramassé les câbles qui traînaient et la batterie, il la chargerait plus tard, dans la nuit. Jusqu’au lendemain, sa mobylette resterait dans la grange. Il avait annoncé à ses parents qu’il sortait quand même, seulement, il partirait à pied, et plus tôt. L’autre dans son fauteuil pouvait bien râler, impuissant ; il embrassa sa mère et sortit.

On n’avait pas connu un été aussi chaud depuis quarante ans. Cette chaleur qui fait que tout pèse plus lourd, jusqu’à l’air dans la gorge. Même les vieux le disaient. Mais les vieux, c’était chaque été la même chanson, ils n’avaient jamais vu ça. Un mois sans une goutte de pluie et la terre qui avait soif. L’herbe qui crissait et craquait sous les pieds de Guillaume, les mottes d’herbe sèche desquels dégringolaient de minuscules éboulis à chacun de ses pas. Il fallait passer par des chemins de chèvre que pas un arbre n’ombrageait. Il attendrait d’être arrivé en haut pour allumer la cigarette qu’il venait de mettre dans sa bouche. Il les faisait durer comme ça, il était incroyablement doué pour faire durer les choses, il fallait bien. Déjà autour des bretelles de son sac-à-dos apparaissaient des traces sombres, il avait bien fait d’emporter un t-shirt pour se changer ensuite. Il avait aussi, roulé dans sa poche, ce qu’il restait de l’argent des maïs. Deux semaines à suer dès l’aube, à se griffer les bras aux feuilles entre deux rangs de maïs trop serrés, à attraper des coups de soleil, à ne jamais assez dormir, et une fois sa mobylette réparée, il ne lui était pas resté grand-chose. Mais il aurait de quoi acheter d’autres cigarettes et un pack de bières pour la soirée. Il avait surtout tué deux semaines, il en restait encore beaucoup trop avant septembre et le lycée. Il était resté là comme tous les étés depuis dix-sept ans, mais moins seul que dans son enfance : les copains préféraient pour beaucoup profiter de la maison familiale plutôt que de partir vers des plages que lui n’avait vues qu’en photo. Depuis le lycée, il n’avait plus honte à la rentrée de ne revenir de nulle part, on ne parlait plus de ça. Mais il n’oubliait pas la violence du journal en été, les reportages sur les vacanciers, ceux qui pataugeaient déjà en bord de mer et ceux coincés dans les bouchons. Certains avaient l’air aussi pauvre que ses parents, il ne comprenait pas ce qu’ils faisaient là. Et puis il y avait les gosses de la ville qu’on envoyait à la mer, c’était le plus dur à digérer. Quand il avait demandé à sa mère si lui aussi il pourrait partir avec le secours populaire, elle avait blêmi. Il n’avait pas besoin de ça, il pouvait profiter tout l’été de la campagne. Il avait fini par se faire à l’idée que la mer, c’était pour les riches ou pour les vrais pauvres, ceux qui venaient de la ville, et que ça ne servait à rien d’attendre une lettre qui dirait « Guillaume, c’est ton jour de chance, fais ta valise ! » Il n’y aurait pas de voyage. Cette année-là, il avait fait un calcul : son père dépensait près de mille francs par an en cigarettes, s’il arrêtait de fumer, ils pourraient partir en vacances, peut-être pas loin, peut-être pas longtemps mais… une claque l’avait empêché de terminer son discours. On ne dit pas à son père ce qu’il doit faire de son argent. Le vieux s’en était-il seulement souvenu deux ans plus tard, étendu sur le sol froid de la cuisine, pendant que sa femme affolée ne trouvait plus le téléphone pour appeler les pompiers ? Guillaume s’en souvenait, lui, il n’avait pas oublié la gifle et son humiliation. Il n’avait pas oublié ce bras d’homme fort et musclé sur sa joue d’enfant, et ses yeux qui lui reprochaient ses propres échecs quand il cognait, quelle que fût la raison invoquée : un coup de pied pour un radiateur resté allumé, un coup de poing pour une babiole malheureusement brisée. Il n’avait rien oublié de tout ça, pas plus qu’il n’avait oublié où était le téléphone quand sa mère le lui demanda, ce jour-là. Simplement, il avait fait comme si. Il l’avait vu une minute plus tôt, sous une pile de prospectus, il savait, mais il se taisait en haussant les épaules, faisant semblant de chercher lui aussi. Le vieux était par terre, ouvrant la bouche comme un poisson, le regard méchant encore, même aux portes de la mort. Il ressemblait à cet affreuse truite en plastique qui chantait don’t worry be happy qu’il avait reçue à Noël et que son père avait accrochée au mur du salon. Cinq ans plus tard, il ne savait toujours pas pourquoi il avait fini par aller chercher le téléphone sous les prospectus pour le tendre à sa mère. Puis les pompiers étaient entrés dans la cuisine, le plus jeune lui avait dit de se pousser, et lui avait lancé un regard plein de compassion. Il avait attendu le retour de sa mère partie dans l’ambulance avec eux assis sur le canapé. Il avait regardé la télé, le mardi il y avait toujours de très bons films, et il avait fait réchauffer une boîte de petit salé aux lentilles pour accompagner tout ça. Sa mère était rentrée accompagnée d’une amie le lendemain, avait pris quelques affaires. Puis était repartie puisqu’il était assez grand pour se faire à manger et se préparer tout seul pour aller à l’école quelques jours. Chaque soir il regardait la télé en mangeant une boîte de conserve réchauffée, mais il avait de plus en plus de mal à suivre ce qui se passait à l’écran. Son père allait revenir, c’était certain. Il est rentré au bout de quelques semaines, dans un fauteuil dont il ne se lèverait plus, le visage encore un peu tordu. Il n’irait plus jamais à l’usine. Chaque jour sa mère disait que c’était un miracle qu’il soit encore en vie, et que s’il avait trouvé le téléphone un peu plus tard, son père serait peut-être mort.

Arrivé en haut du chemin, la tête lui tournait presque. La poussière qui s’était soulevée lui avait suffisamment asséché la gorge et le nez pour lui faire passer l’envie de fumer, il décida finalement de ranger sa cigarette dans le paquet ; en le remettant dans son sac, il sortit machinalement ses allumettes. Assis à l’ombre d’un arbre qu’il avait toujours vu là mais dont il ignorait le nom, il reprenait son souffle. De là, il voyait la ville, vers laquelle il devrait marcher encore au moins une heure, et avant elle, les champs ras après les moissons et les bottes de foin emballées dans du plastique. Il y avait aussi un grand champ de tournesols qui lui tournaient le dos, il passerait par là plus tard, peut-être qu’il en arracherait un pour manger ses graines, pourtant pas encore très bonnes, et qu’il finirait par jeter le reste dans un fossé. Une araignée passa en courant tout près de lui. Il craqua une allumette qu’il jeta en sa direction. Raté, elle s’était éteinte avant de toucher le sol. Il regarda la demoiselle s’éloigner sur ses longues pattes, certainement inconsciente du danger qu’elle venait de frôler. Il en craqua une autre, et la colla à une brindille, pour la voir s’enflammer et s’éteindre presque aussitôt. Après l’éphémère parfum du souffre, celui de l’herbe brulée. Il fit un petit tas de brins de blé secs laissés par la moisson, et recommença. Cette fois, le parfum d’herbe brûlée dura un peu plus longtemps. Il ramassa d’autres brins, et fit un tas un peu plus gros sur le bord du chemin, juste à côté des herbes qui dépassaient du fossé. Il s’accroupit à l’ombre pour le regarder brûler après y avoir mis le feu en plusieurs endroits. Il ferma les yeux, entendit un crépitement et sentit les vagues de chaleur lui gifler doucement le visage. Quand il les rouvrit, les flammes étaient assez hautes, le fossé brûlait et les champs alentours promettaient de suivre, bientôt le feu lècherait l’arbre sous lequel il était assis.

Il presserait le pas jusqu’à la ville d’ici à ce que quelqu’un voie la fumée et alerte les secours, il pourrait se passer assez peu de temps, on n’était pas si loin des habitations. La marche serait un peu plus facile, à présent, il fallait descendre, il finirait le chemin en longeant la route goudronnée, il pourrait même faire du stop, et arriver plus vite. Il espérait ne pas porter sur lui l’odeur du feu, dans le doute il changea immédiatement de t-shirt.  Il lui semblait entendre le crépitement se faire de plus en plus fort derrière lui, il se demandait ce qu’il resterait de ces champs qu’il avait toujours connus, de l’arbre et de l’araignée avec ses longues pattes. Plus rien peut-être, ou pas grand-chose. Et pourtant il faudrait bien qu’il y ait un autre été.

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A propos Marie Causse

J'écris des histoires.
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