Et après, on les mangeait

Le contour sombre de l’intrus ne laisse plus aucun doute : il y a quelqu’un ou quelque chose dans ma chambre, là, devant la fenêtre. Comme chaque matin. Je plisse un peu les yeux tout en resserrant les draps autour de ma tête. J’ai peur, mais j’ai besoin de savoir. Il va peut-être bondir sur moi, me dévorer. Pourtant l’intrus a une toute petite tête, une petite tête de moineau sur un large corps. Il pourrait me picorer. Il est monstrueux. Il va quand même falloir que je me lève, que je me décide à sortir de sous les draps pour me jeter sur l’interrupteur et savoir, enfin. Quand la lumière s’allume, il finit toujours par disparaître, et laisser place au cintre où ma mère a comme chaque soir accroché mes vêtements, avant de le suspendre à la poignée de la fenêtre. Mais tant qu’il fait noir, je ne peux pas en être sûre. Avoir peur du noir demande plus de courage qu’on ne le croit : il faut chaque soir et chaque matin faire face à un formidable bestiaire. Et parfois, on n’est pas trop de deux pour ça. Il m’arrivait la nuit de me glisser hors de mon lit et de rejoindre la chambre de ma grand-mère, qui était forcément un être très puissant et immortel. Parce qu’elle avait vécu la guerre alors que, c’est bien connu, les gens meurent, à la guerre. Elle ne s’en vantait pas, on aurait dit que c’était une chose de rien. Elle était le centre de mon monde, sur lequel elle régnait avec bienveillance. Elle s’occupait des animaux : les poules, les pigeons, les lapins. Et puis un jour, on les mangeait. J’aimais bien plumer les pigeons, appuyer sur le bout de la plume et voir sortir une goutte de liquide transparent. J’aimais moins quand on tuait les lapins. D’ailleurs, on m’avait assurée qu’on ne mangeait que les vieux lapins ou les lapins malades. Enfin, les lapins déjà morts de quelque chose. La perspective de manger de la bête crevée me semblait bien plus acceptable que l’idée qu’on ait pu sacrifier cette petite peluche juste pour la dévorer, alors qu’on pouvait aussi bien se nourrir de bonbons, ou de Bolino.

Il y a une autre Marie dans ma classe, c’est ma copine. En fait, il y a plusieurs Marie en maternelle, mais seulement deux en moyenne section. J’en aurai toujours au moins une, de Marie, dans ma classe, et ça m’agacera toujours un peu. On ne sait pas encore lire, alors pour reconnaitre nos affaires, on inscrit un petit signe dessus. Moi, j’ai eu le tabouret. J’aurais bien voulu autre chose, mais je crois qu’on ne choisit pas trop. Et on n’a pas le droit de changer. Cette Marie-là, avec le tabouret, c’était moi. Ça me chagrinait un peu, pas le dessin en lui-même, non, mais le fait qu’on ne puisse pas en changer, un peu comme la vie. Parfois, je pensais que j’étais moi, et personne d’autre, que je serais toute ma vie dans ce corps-là, dans cette tête-là. C’était vertigineux. Pour faire passer le vertige, je marchais au plafond : je prenais le miroir qui faisait la même taille que ma petite ardoise, un petit miroir avec un cadre en plastique bleu, et j’explorais la maison la tête en bas, en regardant le plafond qui s’y reflétait. Il suffisait de changer d’angle pour que la maison devienne une inconnue familière. Il fallait faire attention aux escaliers, mais c’était là que ça devenait le plus intéressant : plus je descendais, plus le plafond s’éloignait. Il fallait aussi faire attention à ne pas se faire voir, surtout près des escaliers.

Le faux téléphone sonne, je réponds. « C’est quand j’étais grande ». Et je parle longuement avec « quand j’étais grande », une étrange expression à laquelle toute ma famille est habituée. Quand j’étais grande, j’étais mariée avec Peter Pan, et je lui cuisinais des côtelettes de baleine. Quand j’étais grande, il se passait plein de trucs. Quand j’étais grande, en fait, c’était ma double vie. Au passé, comme une histoire, mais plus tard, comme un possible. Je ne sais pas à quel point j’y croyais, mais j’y allais souvent. Et puis je racontais ce que j’y avais vu, ou bien je ne disais rien. En grandissant, j’y allais de moins en moins, mais je n’ai pas oublié le chemin qui y mène.

Près de chez moi, il y a une île. Enfin, mon frère et moi voyons une île dans ce monticule en friche perdu au milieu d’un champ labouré. Une île de broussailles parmi des vagues de terre. C’est notre QG, on y va en vélo, on laisse les vélos au bord de la mer, on finit à pied. On a aménagé l’intérieur, enfin, on a coupé des branches pour avoir de quoi s’asseoir entre les ronces et les arbustes. On échafaude des plans, on invite parfois quelques copains, mais pas trop, il faut que ça reste secret. Puis nous reprenons nos vélos et partons découvrir le vaste monde. On a même découvert une ville secrète, une fois : un village qui n’était pas sur la route que nous avions l’habitude de prendre en voiture, avec ma mère. J’aimais bien aussi me promener toute seule : le village était en hauteur, on voyait la Chaîne des Puys, au loin. La nuit, de la fenêtre de ma chambre, je voyais les lumières des villes éparpillées çà et là, et je me disais que j’irais bien voir là-bas ce qu’il y avait, et si la vie passait plus vite. Depuis, j’y suis allée, et c’est vrai que la vie passe plus vite.

C’est long l’été, heureusement qu’il y a le centre aéré, comme une colo, mais juste la journée. On s’amuse, on chante, on se promène dans les bois. On m’appelle Marie Papillon, parce que quand un petit citron s’est posé sur mon chapeau, je n’ai plus voulu bouger, alors que c’était l’heure de partir. Dès que je vois un papillon, je demande si c’est lui, s’il m’a reconnue. La mono est sympa, elle dit que oui. Il y a aussi un autre mono, Fabio. Lui, je l’adore, il m’appelle Carambar parce que je raconte tout le temps des blagues. J’ai presque sept ans. A la radio, on écoute toujours « les petits boudins », je ne comprends pas la chanson, je lui demande de m’expliquer : « Dis, c’est quoi, un petit boudin ? » « Ben c’est comme toi, une petite fille pas belle ». On n’a pas beaucoup d’humour, à cet âge-là. J’ai ravalé mes larmes, puis j’ai pleuré toute la soirée une fois rentrée chez moi. Ce n’était pas très gentil de me dire ça, et j’ai mis des années à comprendre que c’était probablement une blague. Les jours où je me trouve moche, je fredonne dans ma tête « un petit boudin hin hin hin ».

En août, il n’y a plus de centre aéré, mais il y a Alexandre. C’est le petit-fils d’une voisine. L’été, on l’envoie à la campagne, parce que c’est mieux que la région parisienne, pour les vacances. Un petit parisien, rien que pour moi. Il a un an de moins que moi, c’est un gamin. J’ai neuf ans. Alexandre ne sait rien faire, alors je peux tout lui montrer, et ce dont la veille encore j’étais lassée devient soudain très intéressant. Tu savais que ça se mangeait, ça ? Le goût du blé encore tendre, une vague odeur de farine dans le nez, et cette pâte qui colle un peu aux dents. Mais non, je te jure, ça pique pas, les orties blanches, regarde. Tu as déjà attrapé des rainettes ? Elles chantent toutes les nuits, je les entends. Poup-poup-poup. Ma grand-mère ne m’a jamais demandé si c’était mon amoureux, heureusement, ça aurait été horriblement gênant. En plus, c’était pas vraiment mon amoureux, même si chaque jour je l’attendais avec impatience. Avec l’adolescence, il ne revenait plus, ou bien seulement quelques jours. Alexandre est marié, il a un enfant, je me demande s’il l’envoie jouer à la campagne, en été.

Le reste de l’année est un peu long aussi : à l’école je travaille bien mais je m’ennuie, alors je rêvasse. Toujours la tête dans les nuages, hein ? Ah, si vous saviez…

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A propos Marie Causse

J'écris des histoires.
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