Le derviche grand comme une montagne

Dommage pour les gens derrière lui, ils ne verront pas grand-chose de la scène. Beaucoup changent de place, résignés. Il fait une bonne tête de plus que la plupart des hommes du public, son dos est large comme deux étudiantes. Il est peut-être un peu vieux pour être là, parmi tous ces jeunes. On dirait un vagabond de roman avec sa barbe fournie, ses cheveux un peu trop longs et ses yeux tristes. C’est la troisième pinte qui dégringole dans son gosier, il commence à se sentir un peu mieux, ses muscles se décontractent, il a enfin envie de sourire. Mais ce n’est pas l’ivresse, ce n’est que le début, une toute petite griserie, encore une ou deux pintes avant de sentir les yeux qui brûlent sous les paupières plus lourdes, la peau qui chauffe sous la barbe, la tête qui tourne juste ce qu’il faut. Il tape du pied en rythme, il n’est pas le seul : toute la salle est agitée par un long mouvement un peu mou : des troncs se balancent, des têtes dodelinent en suivant un peu la musique, mais personne ne danse vraiment alors que sur scène, les musiciens font de leur mieux depuis vingt bonnes minutes. Comme sa bière est vide, il se fraye un chemin jusqu’au bar et fait remplir son verre en jetant parfois des coups d’œil autour de lui. La serveuse est jolie et lui sourit en lui tendant sa pinte, il n’aura pas le temps de lui parler : elle prend déjà la commande du garçon à sa droite. Il retourne dans le public, pas exactement à la même place car le vide qu’il a laissé a été tout de suite comblé par la foule.

Il se rapproche de la scène et des enceintes. Bien près, bien fort, il veut sentir les pulsations, les basses rebondir dans son ventre tendu. La musique accélère, il connaît ce morceau, il anticipe toutes les notes et sourit en coin d’abord, puis franchement. A côté de lui on discute, des bribes lui parviennent, il ne leur dit pas de se taire.

Il prend de plus en plus de place, écarte les bras en dansant et renverse de la bière sur la fille à côté de lui. Elle lui a jeté un regard mauvais alors il s’excuse, même si il s’en fout. Et puis il avale d’un trait ce qui reste de liquide dans son verre et se déchaîne. Il danse comme un fou, il saute sur place, puis reste les jambes bien plantées dans le sol, secouant la tête comme s’il lui restait encore assez de cheveux pour ne pas avoir l’air ridicule, lance ses bras à droite, à gauche, avec une grâce que sa corpulence n’aurait pas laissé imaginer. On s’écarte, on l’évite, certains rient en le désignant d’un mouvement de menton. Il improvise une chorégraphie désordonnée qui a quelque chose d’animal, le visage épanoui. Son verre vide toujours dans la main envoie parfois de petites gouttelettes autour de lui. Les premières moqueries passées, certains l’imitent et se décoincent un peu. Pendant qu’ils battaient discrètement la mesure du pied ou de la tête, il était devenu beau.

C’est la fin du concert, il crie plus fort que les autres pour demander encore une chanson, il applaudit, les bras tendus bien haut. Toute la salle hurle, et les voix aiguës des filles se superposent au bruit mouillé des paumes qui s’entrechoquent. Les musiciens reviennent, bien entendu. Il hurle sa joie et l’un d’eux le regarde, il lui semble même qu’il lui a fait un signe de tête. Et la musique recommence, pour un temps seulement. Toute la salle timide tout à l’heure se remet en mouvement et lui, il se déploie carrément : les bras en croix il se met à tourner sur lui-même, à sauter, trépigner, presque. Puis il crie avec la foule quand le groupe quitte la scène, et se dirige sans tituber vers le bar avant qu’il ne soit pris d’assaut. Il commande une bouteille de quelque chose de fort, parce ce que toute cette danse a dû lui faire évacuer l’alcool, ou quelque chose comme ça, et qu’il ne veut pas retourner sans cesse au bar. Il la finira vite, c’est certain, d’autant qu’il n’y a pas de chaise en vue, et qu’il lui faudra boire debout. Il ne demande pas d’autre verre, même s’il aurait bien voulu inviter la petite brune qui lui a souri pendant qu’il dansait tout à l’heure, il n’oserait pas lui proposer. Et puis certains anniversaires, il vaut mieux les fêter seul. Il s’est inventé un anniversaire au mois d’août, pour être bien sûr que personne ne soit là, que les vacances en bord de mer où ailleurs auront appelé tout le monde loin de la ville. Les vieux copains qui auraient pu savoir, il ne les voit plus depuis bien longtemps. Il se sert un premier verre qu’il descend cul-sec, puis trois autres qu’il boit aussi vite pour être engourdi assez rapidement. Au cinquième verre, il prend un peu plus son temps, il regarde les flyers qui annoncent les prochains concerts, étudie les dates, sait déjà qu’il sera libre et choisit ceux auxquels il se rendra. Il boit le sixième accoudé à la planche de bois fixé au mur qui lui sert de bar, en regardant la jolie brune de tout à l’heure discuter avec un type qui ne devrait pas tarder à lui passer un bras autour de la taille ou des épaules. Ce n’est qu’au septième verre et parce que le type en question est parti commander à boire qu’il ose s’approcher de la fille pour lui demander son âge. Elle semble un peu étonnée quand elle lève les yeux vers lui,  mais lui répond tout de même qu’elle a vingt-et-un ans. Il la remercie et retourne à sa bouteille. A partir de là, il ne compte plus les verres, puisque parfois il se ressert sans avoir terminé le précédent, ce sera une bouteille, et puis c’est tout. Il sait que demain il aura la bouche pâteuse et les membres un peu endoloris mais probablement pas de mal de crâne, ça ne lui arrive plus guère.

Le couple s’est reformé, la fille lui tourne le dos à présent, elle a sans doute déjà oublié les trois mots qu’ils ont échangés. Il est un peu loin, et il commence à avoir un peu de mal à faire le point sur le visage du garçon, mais il doit avoir à peu près le même âge que la fille. L’âge qu’aurait Camille, aujourd’hui. Il avait choisi ce prénom quand c’était déjà trop tard, que ça ne servait plus à rien et qu’on ne saurait jamais si ce serait une fille ou un  garçon. Il n’était pas bien vieux à l’époque, quelques années de plus que les deux gamins qui continuent à siroter leurs bières. Catherine avait vingt-deux ans. Il était fou de cette fille, complètement fou. Elle était étudiante et lui travaillait depuis un an, mais il avait un bon salaire déjà, puisque l’entreprise appartenait à son père. Il se disait qu’elle était trop bien pour lui, il en est aujourd’hui convaincu. Il avait peur de la voir partir avec un autre, plus beau, ou plus intéressant, enfin plus quelque chose. Ils s’étaient disputés, et puis réconciliés, il ne savait même plus pourquoi, et plus de vingt ans après, il n’est toujours pas capable de s’en souvenir. Ce jour-là, il lui avait demandé de venir vivre avec lui, elle quitterait son appartement, puisque de toute façon, ils étaient toujours chez lui, et que c’était plus grand, et qu’il y avait une chambre de plus. Elle n’avait pas compris tout de suite et quand il s’était expliqué, elle lui avait dit que c’était peut-être un peu tôt pour ça, mais il avait insisté et l’avait convaincue.

Seulement, il ne pensait pas que ça irait aussi vite. Un mois plus tard, les nausées, les seins tendus, et la prise de sang pour tout confirmer. D’après les dates, son enfant naîtrait peut-être le même jour que lui. Il aurait trouvé ça amusant. Ils avaient fêté ça tous les deux, il voulait l’annoncer à tout le monde, le crier sur les toits, mais elle lui disait d’attendre, qu’avant le troisième mois ça portait malheur. Ils étaient tout de même allés l’annoncer à ses parents, sa mère serait ravie, il en était sûr. Catherine avait dit oui, encore une fois, mais tout ne s’était pas passé comme prévu. Leur gentillesse trop appuyée masquait mal le fait que ses parents n’aimaient pas vraiment Catherine. Ce n’était pas parce qu’elle venait d’un autre milieu, non, ils avaient peut-être de l’argent, mais aussi des convictions, il le savait. Mais tout réjouis qu’ils étaient, ils pensaient eux aussi, que tout ça venait probablement trop tôt. Elle aurait dû terminer ses études d’abord, et puis ils ne vivaient même pas encore ensemble. Bien sûr c’était tout comme, mais tout de même. Après ce dîner plein de silences gênés, il l’avait raccompagnée chez elle, puis il était rentré car il se levait de bonne heure le lendemain. Il devait se lever de bonne heure toute la semaine et la suivante il partait en déplacement ; ainsi, il ne la revit que deux semaines plus tard. Il l’avait appelée tous les soirs, pour être sûr qu’elle allait bien, qu’elle ne se fatiguait pas trop, et lui dire qu’il était impatient de rentrer, car elle lui manquait.

On réfléchit différemment dans une chambre d’hôtel d’une ville qu’on ne connaît pas. Parfois, avant de s’endormir, il pensait à Catherine, à comme elle serait belle avec un ventre rond et de gros seins, avec des joues toute roses et le visage plus plein. Il s’imaginait caressant la peau le séparant de son enfant qui bougerait sous le nombril pareil à un petit bouton. Il se disait aussi qu’ils déménageraient rapidement, parce que même avec une chambre en plus, ce serait trop petit. Il voyait les cheveux de Catherine retomber en rideau sur le petit berceau, ou encore il se voyait lui, à côté du lit à barreaux, racontant des histoires pour que l’enfant s’endorme, ce tout petit être qu’il aurait tenu dans ses grandes mains pour le montrer à tout le monde. Il demanderait à sa mère de retrouver le livre de contes qu’elle lui lisait à lui, où il y avait un géant qui faisait peur aux enfants, mais qui était gentil quand on le connaissait. Peut-être qu’il prendrait une grosse voix pour faire le géant.

Mais le lendemain, il imaginait Catherine abîmée par la grossesse, ses seins qui tomberaient, les taches sur le visage. Peut-être même qu’elle ne le laisserait plus la toucher, il paraît que certaines font ça. Il imaginait les pleurs toutes les nuits, puis les devoirs, les cris, l’adolescence, un étranger qui ne l’aimerait pas. La fin de la liberté, aussi, plus de concerts, plus de sortie, une vie de père. Il lui arrivait de passer d’une idée à l’autre, de tout confondre, de faire des cauchemars dont il se réveillait en sueur. Un bébé monstrueux, ou sans visage. Un berceau vide dont provenaient des pleurs qu’il n’arrivait plus à calmer, Catherine resplendissante derrière son gros ventre qui s’éloignait dès qu’il s’approchait d’elle. Il se levait alors et prenait un verre d’eau, puis quelques mignonnettes qu’il tétait goulûment avant de se rendormir. Au matin, il s’en voulait, appelait Catherine, lui demandait si elle avait bien dormi et ne lui disait rien de ses cauchemars. Il mentait même, lui racontait qu’il avait rêvé d’elle, et du bébé, et qu’il avait hâte de voir son ventre s’arrondir.

Le chemin du retour fut long et très pénible, ses angoisses l’avaient tenu éveillé une bonne partie de la nuit, il était épuisé. Il avait roulé vite pour tromper la fatigue, les fenêtres entrouvertes. Il n’y avait pas d’autoradio dans sa voiture de location, il avait donc roulé tout seul, pendant huit heures. Quand il s’était garé en bas de chez Catherine, sa décision était prise. Il avait remis le moteur en marche, était rentré chez lui, et l’avait appelée.

Il avait bien réfléchi, c’était trop tôt. Elle viendrait vivre chez lui, mais ce n’était pas sérieux de garder cet enfant, d’ailleurs elle-même n’en voulait pas vraiment, au début. Elle ne devait pas s’inquiéter. On lui avait dit que ce n’était pas plus douloureux qu’une grosse piqûre. Il paierait pour la clinique, la meilleure, et il serait là, il lui tiendrait la main. Ils feraient un enfant, oui, mais plus tard, quand elle aurait terminé ses études, et puis il fallait qu’ils profitent de leur vie à deux. Il n’y avait pas eu un long silence à l’autre bout du fil, quelques secondes seulement, avant une phrase définitive. Sors de ma vie. Puis elle avait raccroché. Il avait d’abord pensé qu’elle était un peu en colère, et il pouvait le comprendre, mais il savait que ça lui passerait, elle avait toujours été un peu excessive. Mais au bout d’une semaine, toujours rien, elle ne décrochait pas quand il appelait, et la seule lettre qu’il avait envoyée lui était revenue avec la mention « n’habite plus à l’adresse indiquée », où il avait cru reconnaître son écriture. Il n’avait osé vérifier si c’était vrai que deux mois plus tard, et en effet, plus aucune trace d’elle. Il avait son nom, savait plus ou moins où vivait ses parents, il aurait pu la chercher un peu mieux, mais il ne l’avait pas fait.

Il secoue la bouteille au-dessus de son verre, elle est bien finie. Il a assez bu et il ne sent presque plus rien. Joyeux anniversaire, connard ! murmure-t-il avant de s’envoyer la dernière lampée de vodka. Peut-être que Camille fête son anniversaire quelque part, ou peut-être qu’il n’y a jamais eu de Camille. Toutes les lumières sont allumées, une serveuse s’approche et lui dit qu’ils vont fermer. Elle évite de lui demander si ça va, parce qu’il a l’air fin saoul, qu’elle veut rentrer chez elle, et qu’elle n’a ni le temps ni l’envie de discuter avec ce type qui visiblement a le vin triste. Mais ça ne pleure pas, les géants, ça a juste parfois les yeux un peu mouillés.

Texte publié dans le numéro 2 de la revue Auguste, qui n’est aujourd’hui plus en ligne.

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A propos Marie Causse

J'écris des histoires.
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