La place du mort

Ce texte a été inspiré par un dessin de Marthe dont je vous invite à aller voir le travail.

On a roulé deux heures sans dire un mot, la radio bredouillait quelque chose mais on s’en foutait tous les deux. De temps en temps je la regardais du coin de l’œil ou je cherchais son reflet dans un rétroviseur ou sur la vitre contre laquelle elle appuyait son front. La musique, les infos, quelques pubs. Je tendais le bras pour changer de fréquence quand le bruit devenait vraiment insupportable. Je n’en profitais pas pour dire quelque chose. Quand un hoquet ou un sanglot couvrait la radio, je pensais monter le son, mais je n’osais pas. Pendant le flash info de quinze heures, elle s’est mise à parler. Quelques mots à la fois au début, presque trop peu pour faire des phrases. Et puis elle ne s’est plus arrêtée pendant vingt minutes – j’ai regardé l’heure sur la petite pendule ronde du tableau de bord. Elle est marrante cette pendule. Il a fallu que je me gare sur le bas-côté et que je tourne la tête vers elle pour qu’elle se taise enfin et se remette à pleurer.

Elle n’est vraiment pas jolie quand elle pleure, comme tout le monde, sauf les actrices.
Je ne savais pas quelle tête je devais faire, alors j’ai regardé l’autoradio et je lui ai demandé si elle voulait que je l’éteigne. Elle a dit non, j’ai juste baissé le volume. C’était une chanson d’amour un peu bête qui avait eu du succès à l’époque où nos parents avaient notre âge. Ces chansons dont on a oublié le titre et qui nous ont quand même appris quelque chose de l’amour, on s’est aimés comme on se quitte, ce genre de connerie.
Je lui ai tendu un kleenex parce qu’elle reniflait encore et que je ne supportais plus ce bruit. Mieux valait qu’elle se mouche une bonne fois pour toutes.
Elle avait encore de la pâte à pizza collée sur les ongles, elle avait les mains dedans quand sa mère a appelé. La radio était allumée chez nous aussi et personne ne pleurait, même si moi j’avais bien envie. Il y avait des morts, un peu partout, des attentats, un tremblement de terre et une centrale nucléaire qui ne tiendrait pas le choc très longtemps. Et alors ? je me disais, et alors ? Qu’est-ce que ça pouvait bien me faire puisque qu’elle ne m’aimait plus ? Elle allait me quitter mais en attendant il fallait bien manger quelque chose et il y avait de quoi faire une pizza. Je sais bien que ça la calme de faire de la pizza. Moi, ce que j’aime, c’est quand elle fait une pâte sablée ou des biscuits au beurre, parce qu’après ses mains sont toute douces et sentent bon le sucre quand je les porte à ma bouche. Mais bon, elle a préféré faire de la pizza et puis ça n’aurait servi à rien qu’elle ait les mains douces et sucrées. J’attendais comme un con dans le salon. Je gribouillais le journal, j’adore faire des moustaches aux gars sur les photos, aux filles aussi parfois. Une actrice rayonnante avec une dent noire dans son beau sourire, un dictateur affublé d’un nez de clown ; il en faut peu pour m’amuser. La première fois qu’elle m’a vu gribouiller un journal, elle s’est arrêtée de parler au milieu d’une phrase. J’ai levé le nez, le stylo toujours sur le papier, j’avais pas fait attention. On était chez elle, il n’y avait pas trop de journaux dans mon studio. Elle a fait « Ben… ? » en me regardant avec des yeux tout ronds, et puis elle a éclaté de rire. Elle faisait ça, elle prenait tout comme un jeu, rien n’était jamais grave. Elle a dit qu’en fait c’était mignon. Je sais pas si c’est mignon, mais comment prendre quoi que ce soit au sérieux quand on a grandi avec la fin du monde ? Nous, on sait depuis le début pour les ours blancs et la couche d’ozone, pour les sacs plastiques dans l’océan qui tuent les tortues et pour le désert qui avance. Il y avait même une chanson là-dessus qui passait à la radio entre deux pubs pour un supermarché, promotion sur le bœuf pendant les quinze jours de folie. C’est toujours les quinze jours de folie quelque part. On a grandi en apprenant qu’il fallait bien trier ses déchets, et économiser l’eau, et aussi que c’est normal de prendre l’avion pour partir en vacances. Et puis on s’est débrouillés avec. Je lui ai expliqué tout ça et elle m’a répondu que si je triais mes déchets elle me laisserait gribouiller ses journaux. Le lendemain, j’ai accroché un petit sac sous l’évier, où je jetais mes emballages quand j’y pensais. Elle avait dû oublier cette histoire quand elle m’a reproché mes gribouillages parmi toutes ces choses qui rendaient la séparation inévitable. J’étais en train de me demander quand elle avait commencé à faire cette liste et la sonnerie du téléphone m’a fait sursauter. Elle m’a dit de répondre parce qu’elle était occupée, et que si c’était sa mère, elle la rappellerait. Ça m’a foutu un coup. J’ai pensé aux réunions de famille qu’on ne ferait plus. Elle allait me priver de ça aussi. Je me suis dit que ça rendait peut-être égoïste d’avoir une famille comme la sienne. Est-ce qu’elle l’emmènerait, lui ? Ah non, ils n’en étaient pas encore là. Mais ça viendrait peut-être. Elle disait que ça n’avait rien à voir, que ça avait juste été un signal.

J’aurais jamais dû demander les détails. Un chauffeur de bus, rencontré pendant un voyage scolaire où elle accompagnait ses élèves. Une aventure, au départ. Je revoyais le chauffeur qui nous avait surpris en train de fumer des cigarettes en cachette à la fenêtre d’une pension de jeunesse à Barcelone. J’étais en troisième, et un copain avait acheté un paquet. C’était pas ma première fois, mais ça me donnait encore la nausée quand j’essayais. Il était dix heures et Monsieur Pereira sortait justement pour s’en griller une petite. Il avait une grosse moustache marron tâchée de jaune au milieu, et une voix sale et râpeuse. Devant nos mines penaudes il nous a dit en riant et en toussant un peu Oh ben c’est pas moi qui vais vous dire quelque chose, hein ! J’ai plus jamais touché une clope de ma vie. Et voilà qu’il baisait ma femme. Heureusement, elle ne m’a pas dit son nom. Je lui ai juste demandé s’il ne s’appelait pas Pereira, et elle m’a assuré que non. Je savais pas si j’étais soulagé. Elle a dit aussi qu’il ne fumait pas. J’ai rien demandé d’autre. « Est-ce qu’il s’appelle Pereira ? Il fume ? » Voilà, ma femme m’annonce qu’elle me trompe avec un chauffeur de bus et qu’elle me quitte, et moi je lui demande s’il s’appelle Pereira et s’il fume. Ça m’aurait vraiment déçu qu’elle m’ait trompé avec un fumeur, d’autant qu’elle a arrêté pour moi.
A côté du téléphone, il y avait encore un journal gribouillé. En décrochant, j’ai ajouté une cigarette sous la moustache.
Quelques secondes plus tard, la gorge sèche, j’ai articulé « Oui, je lui dis de vous rappeler.»
Je suis allé la trouver à la cuisine, elle pétrissait la pâte avec une drôle de gravité. Elle a tourné les yeux vers moi et a dit : « ne fais pas cette tête, ça n’arrange rien ».

Je savais ce qui allait se passer, alors je retardais le moment. Ses doigts se figeraient dans la pâte, puis s’y cramponneraient de toute leur force. Peut-être que ça ferait de gros rubans ou des bulles élastiques et irrégulières. Moi, je regarderais ses doigts dans la farine pour ne pas voir son visage se crisper et son cou se tendre quand elle retiendrait ses larmes.
J’ai fait ça du mieux que j’ai pu, j’ai essayé d’y mettre les formes, tout en sachant que de toute façon, elle oublierait les mots exacts, et qu’elle ne se souviendrait peut-être même pas de la main que j’avais posée sur son épaule, pour qu’elle sache qu’elle n’était pas seule.
Comme sa lèvre tremblait, je l’ai prise dans mes bras, elle m’a serré fort en me mettant de la farine plein le dos. Ensuite, elle a rappelé sa mère pendant que je cherchais les clefs de la voiture. Trois heures de routes. J’ai pris des trucs à manger aussi, des biscuits, parce qu’elle risquait d’avoir besoin de sucre malgré les protestations qu’elle ne manquerait pas de faire. Heureusement que je n’avais pas voulu que l’un de nous dorme sur le canapé comme un idiot. Elle avait proposé d’y dormir mais elle savait que je refuserais. Là-dessus non plus j’avais rien vu venir. On faisait encore l’amour de temps en temps. Ni plus, ni moins depuis six mois. Les magazines racontent n’importe quoi, ça n’avait rien pimenté du tout. J’avais refusé qu’elle dorme sur le canapé, mais je ne voyais pas non plus pourquoi ce serait à moi de passer la nuit sur ce truc minuscule et inconfortable. J’avais dormi comme une masse. Ça me fait ça, la contrariété, ça m’assomme. Quand quelque chose me tracasse, à neuf heures, je dors. Et je me réveille douze heures plus tard toujours aussi fatigué. Elle, elle avait eu du mal à trouver le sommeil, je l’avais vu à ses yeux cernés. Est-ce qu’elle avait fixé le plafond ? Est-ce qu’elle m’avait regardé avec tendresse en regrettant déjà un peu ? Avait-elle pris un livre, avant de le reposer puis d’en prendre un autre abandonné lui aussi au bout de quelques pages ? Elle avait peut-être des petites manies que j’ignorais. Je me demande ce qu’on fait quand on n’arrive pas à dormir. Elle m’a expliqué, déjà, mais concrètement, je ne vois pas. Sur le canapé, j’aurais dormi aussi, mais j’aurais eu le dos en compote au réveil. Les clefs étaient justement sur le guéridon près du canapé. Je les ai mises dans ma poche puis je me suis assis en attendant qu’elle ait raccroché.
Je me suis assis dans le fauteuil, alors que c’est plutôt sa place à elle, tandis que le canapé est un peu enfoncé à l’endroit où j’ai l’habitude de poser mes fesses. C’ est là que j’étais la veille quand elle m’a annoncé que c’était fini. On buvait une tisane. Je l’avais trouvée un peu bizarre tout le dîner sans comprendre ce qui n’allait pas. Je ne crois pas qu’elle ait commencé en disant faut qu’on parle, je crois qu’elle a plutôt demandé si elle pouvait me dire quelque chose. J’ai répondu oui, et j’ai écouté ce qu’elle avait à dire sans rien pouvoir faire, comme quand on est assis à la place du mort et qu’on voit arriver l’accident : on appuie fort avec le pied droit sur un frein qui n’existe pas, on appuie fort mais ça ne sert à rien. Dès la première phrase je voyais ce qui allait arriver je nous ai vus foncer dans le mur beaucoup trop vite. Ça aussi, c’était comme un accident, je ne comprenais rien au temps, ça allait trop vite et en même temps assez lentement pour que j’aie le temps d’imaginer nos corps projetés à travers le pare-brise, la douleur de l’après. C’était trop tard pour que je ne voie pas la maison sans ses affaires, les cartons, les soirs à boire tout seul parce que mes amis, depuis elle, je ne les appelle plus très souvent, l’appartement que j’allais devoir chercher parce qu’ici ce serait trop grand et trop encombré de souvenirs.
Elle a le permis depuis ses dix-huit ans, mais elle n’aime pas conduire, et puis dans l’état où elle était, ça aurait été dangereux de la laisser prendre le volant.
« Je suis prêt, on y va quand tu veux » j’ai dit quand elle est entrée dans le salon. Elle a attrapé sa veste et on est partis.
J’ai peut-être claqué la portière de la voiture plus fort que d’habitude, parce qu’elle s’est retournée, mais n’a rien dit. J’ai posé le sac avec les provisions sur le siège arrière, en précisant qu’elle pouvait, et même qu’elle devrait se servir. Elle n’a pas répondu, elle a hoché la tête en tirant tristement vers le haut les commissures de ses lèvres, mais ce n’était pas vraiment un sourire. Dans son silence, il y avait monsieur Pereira et mes sandwiches. Et dans les sanglots et les hoquets qui nous ont accompagnés le reste du temps, il n’y avait que son grand-oncle déjà tout froid sur son lit à quelques centaines de kilomètres de là. Quand elle a ouvert la bouche deux heures plus tard, c’était pour me dire qu’elle me remerciait pour tout, et que même si ça ne changeait rien, elle était désolée. Il n’y avait pas de place pour ma douleur, pour les mains de monsieur Pereira partout sur son corps, pour ma colère ni mon dégoût. Alors, je n’ai rien écouté, mais j’ai très bien fait semblant. Et quand je lui ai tendu un mouchoir, elle n’a pas compris que je ne supportais plus de l’entendre renifler par-dessus mon malheur à moi, sans quoi elle ne m’aurait pas remercié avec autant de gratitude dans les yeux. Alors j’ai compris que son grand-oncle venait de me donner une chance de me débarrasser de Monsieur Pereira, et de garder ce qui était à moi.
Je n’ai rien dit, je n’aurais pas trouvé les mots de toute façon, j’ai gardé mon air affligé jusqu’à ce qu’on arrive à cette grande maison où elle a passé tous ses étés depuis l’enfance et où j’avais moi aussi pris mes habitudes depuis quelques années déjà, au mois d’août et à Noël, parfois aussi à Pâques ou pour un pont du mois de mai. Ils étaient tous parfaitement dévastés, assis à l’ombre du grand parasol sur la terrasse. Ils pleuraient cet homme dont la mort me semblait un peu triste à moi aussi, mais qui m’arrangeait bien. J’ai serré des mains, donné des accolades, embrassé les joues des femmes et des enfants. J’ai préparé à manger, et incité chacun à avaler quelque chose. Je ne suis pas très bavard, tout le monde le sait, et pour une fois, on ne m’en voulait pas du tout, on ne plaisantait même pas. Mon silence allait bien à leur deuil. Je me suis occupé de tout le monde, j’ai aidé à faire les lits quand il a été l’heure d’aller se coucher.
Ce soir-là, elle a pleuré un peu dans mes bras avant de s’endormir, épuisée. Je lui avais murmuré viens en l’entendant sangloter, tournée dos à moi. Elle s’était aussitôt jetée au creux de mon épaule, et avait chuchoté entre deux hoquets pardon. J’étais heureux, j’avais gagné.
Nous n’avons pas plus parlé lors du trajet retour. Elle regardait toujours dehors, elle pleurait encore un peu, il faudrait revenir pour l’enterrement quelques jours plus tard, elle y pensait déjà, bien sûr. Nous sommes arrivés tard, il y avait du monde sur la route, et on s’était arrêtés manger en chemin. La veille, on avait quitté l’appartement en hâte, sans rien ranger dans la cuisine. La pâte avait gonflé et débordé du saladier, puis elle avait séché et fait une petite croûte et il faudrait frotter le fond pour bien nettoyer. Je l’ai envoyée se coucher, elle a obéi après m’avoir tendrement embrassé. On n’a plus jamais mangé de pizza.

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A propos Marie Causse

J'écris des histoires.
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